Yegg n°82 jui/aoû 2019
Yegg n°82 jui/aoû 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°82 de jui/aoû 2019

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Yegg Magazine

  • Format : (170 x 240) mm

  • Nombre de pages : 38

  • Taille du fichier PDF : 14,0 Mo

  • Dans ce numéro : le droit d'exister...

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 30 - 31  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
30 31
CÉLIAN RAMIS LIBÉRATRICE, LA PETITE ÉPINE DANS LE CRÂNE ! D’un côté, la femme au foyer. Dévouée à son mari et à ses enfants, ses journées sont remplies de linge à laver, repasser, plier, ranger, de courses à faire pour la maisonnée et de repas à cuisiner. D’un autre, la militante féministe. Célibataire endurcie et radicale, elle passe son temps à organiser des manifestations contre le patriarcat, trouver des slogans et peindre des banderoles. Tout les oppose. Tout ? Non. Elles ont en commun leur aspect caricatural, souvent brandi dans les médias et dans la société. Sophie Galle, metteuse en scène et fondatrice de la compagnie rennaise La petite épine, propose une mise en perspective et en questionnement de ces deux figures, dans Les filles comme toi. Une création qui fait réfléchir. Une création qui fait du bien. La première aime échanger des techniques de ménage, effectuer les taches domestiques et avoir du temps. La seconde déteste la première qui accepte sa vie, sagement, sans se battre, sans se révolter. Elle aurait voulu être un homme, parce que « c’est tellement dur d’être une femme. » La première n’est jamais en colère. Rien ne l’énerve et jamais elle n’a envie de hurler sur les hommes. La seconde aime rallier des hommes et des femmes à sa cause. La première a toujours su qu’elle voulait Juillet-Août 2019/yeggmag.fr/30 culture des enfants, elle les attendait pour s’accomplir  : « Tout ce que j’ai fait avant, c’était pour patienter. C’est ce pour quoi je suis sur terre  : donner la vie ! » La seconde ne croit pas en l’instinct maternel qui est, selon elle, une construction sociale à combattre  : « Il y a trop de conditions et de choses restrictives. Je ne remplis pas les conditions pour ce poste. Ce sont les conditions que je méprise, pas le fait d’être mère. Je n’ai pas besoin d’enfanter pour me sentir femme. » Entre les deux, laquelle choisir ?
INVITER À LA RÉFLEXION Dans Les filles comme toi, la metteuse en scène et autrice Sophie Galle, joue sur l’ambiguïté de ces deux personnages qui pourraient ne former « qu’une seule et même personne », parce que finalement il est possible « d’avoir un peu des deux côtés ». Pour autant, la pièce ne livre aucune réponse. Simplement deux modes de vie, deux témoignages, qui au départ semblent aux antipodes et qui au fur et à mesure de la confrontation deviennent des échanges, rythmés par une multitude de questions. Les deux femmes se titillent, se chamaillent, se fascinent, se confient et progressivement se lâchent, font tomber les masques et les barrières. « Ma pensée est en mouvement, elle évolue tout le temps. Je ne veux pas dans la pièce affirmer quoi que ce soit et imposer une vision. Je veux que ça amène les gens à la réflexion. », souligne Sophie Galle qui s’est entourée de deux comédiennes, Céline Malestoit, dans le rôle de la femme au foyer, et de Flore Augureau, dans le rôle de la militante féministe. « Elles sont toutes les deux très différentes. Céline est aussi danseuse et donc très à l’aise avec son corps, et Flore a déjà mis en scène et écrit pour le théâtre, elle a cette complicité avec les mots. », précise-telle. Elles ont « chacune à leur manière » nourri les personnages. Lorsque le travail a commencé avec les deux professionnelles, en 2018, en résidence à la ferme de Quincé, un quart du texte était écrit. En février 2019, une nouvelle résidence les conduit à la Maison de quartier de Villejean, où après deux semaines, elles présentent une première version du projet, le 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes. « Après ça, j’ai réécrit le texte. Parce qu’en voyant ce que ça donne et en ayant des retours, on affine, on adapte. On avait fait une présentation auprès de Chahut où le public était constitué de gens qui se posent déjà ces questions. À la Maison de quartier, tout le monde n’était pas sensibilisé, c’est très intéressant et important, car la pièce ne s’adresse pas qu’aux convaincu-e-s… », analyse la metteuse en scène. NUANCES ET SUBTILITÉ La création n’est pas encore achevée début juillet lorsqu’après une période de travail au Château de Bellevue à Bazouges-la-Pérouse, la compagnie dévoile en toute intimité le spectacle dans son intégralité. On adhère rapidement au ping-pong culture verbal des deux femmes qui, au final, vont nous smasher la face. Parce que ces deux figures, de la femme accomplie au service des autres et de la harpie radicalo-moralisatrice, on les connaît bien  : « Ce sont deux figures bâties sur un tas de clichés qui font que finalement on ne les entend pas. Je voulais travailler sur comment elles peuvent s’interroger, se questionner, entre elles ! » Les critiques sont faciles et même un peu lâches, si on y réfléchit bien. Sophie Galle pointe du doigt un aspect important, celui qui vise à les rendre caricaturales afin de minimiser et ignorer leurs propos. La pièce appellent à la vigilance quant à nos propres stéréotypes et représentations afin de nous interroger sur nos manières d’être au monde, aux autres et aux féminismes. Et elle le fait avec beaucoup de nuances et de subtilité, et sans jugements, au-delà de ceux qui sont exprimés formellement pour justement faire ressortir la remise en question, l’introspection et aller chercher ce qui fait défaut dans les « petites choses » du quotidien. Comme le signale la militante, « on ne peut pas éradiquer le sexisme inconscient en quelques minutes ». La déconstruction par principe est un acte brutal, révélant ce que l’on ne voyait, entendait, comprenait pas jusqu’ici. Mais La Petite Épine trouve un pied de nez à cette violence en intégrant un jeu de marionnettes qui contrebalance les facettes radicales des deux protagonistes coincées dans la défense de leur pré carré et renforce le décalage entre ce que l’on ressent à l’intérieur et ce que l’on montre à l’extérieur. Sophie Galle de par son écriture et sa mise en scène, Céline Malestoit et Flore Augureau de par leur interprétation sensible et investie, mettent en évidence l’importance du questionnement intime sans toutefois invectiver le public avec de nouvelles injonctions. Au contraire, Les filles comme toi invite, avec puissance et douceur, à l’affranchissement de toutes les normes aliénantes, qu’elles soient patriarcales ou militantes, qui participent à nous enfermer dans des rôles qui finissent par étouffer nos ressentis, envies et désirs. On se régale face à cette confrontation de points de vue qui mène à une quête d’identité et de liberté en devenir, en faveur du libre arbitre, de l’acceptation de nos contradictions et paradoxes et d’un féminisme comme outil d’émancipation individuelle, qui sert le collectif. I MARINE COMBE Juillet-Août 2019/yeggmag.fr/31



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :