Yegg n°74 novembre 2018
Yegg n°74 novembre 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°74 de novembre 2018

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Yegg Magazine

  • Format : (170 x 240) mm

  • Nombre de pages : 32

  • Taille du fichier PDF : 11,4 Mo

  • Dans ce numéro : libre.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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CÉLIAN RAMIS « LA LITTÉRATURE EST TOUJOURS POLITIQUE ! » Le 18 octobre, l’auteure afrobrésilienne Jarid Arraes, invitée par le collectif Brésil de Rennes, présentait, au café Klub, son livre Dandara et les esclaves libres, autoédité en 2015 et trois ans plus tard publié en France aux éditions Anacaona. Dans la lignée de Conceiçào Evaristo, elle vient combler le vide historique par une fiction basée sur des éléments réels de la colonisation et l’esclavage et alimentée par des mythes afrobrésiliens. À travers ses écrits et son discours, elle diffuse une bonne dose d’empowerment, nécessaire à la construction des jeunes filles, particulièrement lorsqu’elles sont racisées. Le 20 novembre, au Brésil, c’est le Jour de la Conscience Noire. Pour célébrer la mort de Zumbi, chef du quilombo de Palmarès, qui pendant 100 ans a résisté aux assauts répétés des Portugais. En signe de reconnaissance de la contribution des Afrobrésiliens dans l’histoire brésilienne. L’auteure Jarid Arraes, en 2014, interroge lectrices et lecteurs de la revue Forum sur celle qui pourrait être la femme de Zumbi, Dandara. « L’objectif était pour moi de dénoncer et de questionner le machisme et le racisme brésiliens, à cause duquel des héroïnes comme Dandara sont systématiquement oubliées de l’Histoire. », explique-t-elle dans la Novembre 2018/yeggmag.fr/24 culture préface de Dandara et les esclaves libres. Tout comme Anacaona, à Haïti, comme Njinga, en Angola, Dandara est un symbole de résistance face à la colonisation et l’esclavage. Pourtant, elles ont toutes été oubliées de l’Histoire, avant d’être réhabilitées via la littérature. PROBLÈME DE LA REPRÉSENTATION « J’écris et je publie des livres depuis mes 19 ans. Mais en réalité, j’écris depuis toute petite. Mon père et mon grand-père sont des écrivains et poètes. J’avais du mal à trouver des références de femmes comme moi qui écrivaient et publiaient des livres.
J’ai rencontré Conceiçào Evaristo à 19 ans et là, j’ai découvert d’autres femmes comme elle et je me suis dit que l’écriture pouvait être un lieu pour moi. Tout ça est venu en même temps que mon identité raciale. » Jarid Arraes a désormais 27 ans et a certainement essuyé plus de refus que la plupart des auteurs blancs qu’elle a lu pendant sa jeunesse. C’est d’ailleurs un point qu’elle souligne, établissant un parallèle avec son héroïne  : « Je voulais écrire sur Dandara car elle passe par les mêmes processus que nous, les femmes noires, sur le marché littéraire brésilien, le processus d’effacement. Nous n’avons pas la même visibilité et les mêmes chances que les autres. Avec Dandara, c’est un processus de sauvetage historique accompagné du sauvetage de mon identité. Dandara, elle était cheffe d’un quilombo, le plus grand camp d’esclaves fugitifs du Brésil ! Quand je l’ai découverte, j’étais révoltée qu’elle ne soit pas présentée à l’école et dans les médias. Quand j’ai interrogé mes lecteurs, j’ai eu des commentaires très agressifs et racistes. D’autres disaient que ce n’était qu’une légende. Ça a continué de me révolter et ça m’a rendu triste. Je me suis dit  : si c’est une légende, alors quelqu’un doit écrire sa légende ! » DANDARA, UNE LÉGENDE ? PEU IMPORTE… Le côté légendaire n’est pas exclu de l’ouvrage, qui dans sa langue originale en assume pleinement la mesure. Le titre portugais étant As lendas de Dandara, soit Les légendes de Dandara. Tout comme le prône Conceiçào Evaristo, la fiction peut servir à combler les lacunes de l’Histoire, principalement parce que l’histoire Afrobrésilienne a été balayée de l’histoire nationale brésilienne. S’il n’y a que peu de traces de Dandara, Jarid Arraes travaille tout de même avec une matière véritable, s’octroyant quelques libertés, choisissant des noms et des armes africain-e-s par exemple. Mais aussi des libertés quant à la naissance de son personnage créé par Iansà, faisant partie des Orixas, des divinités originaires d’Afrique représentant les forces de la nature. La jeune fille est façonnée dans l’objectif de devenir une leadeuse du grand quilombo de Palmarès qui à son apogée, abritait entre 20 000 et 30 000 personnes marginalisées (principalement, d’ancien-ne-s esclaves). Déterminée, courageuse, habile, stratège, intelligente et sensible. L’histoire, qui se déroule dans les années 1680-1695, est forte et poétique. La symbolique est d’une puissance inouïe et on se laisse aisément culture transpercer par l’empowerment que l’auteure distille dans chaque chapitre, avec une oscillation poignante entre l’horreur de la traite des Noir-e-s et l’esclavage et la combattivité des survivant-e-s. UN MARCHÉ ÉDITORIAL SEXISTE ET RACISTE « J’étais persuadée du succès parce que l’histoire est importante. Pour le collectif. J’ai essuyé beaucoup beaucoup de refus. Le livre a été très rejeté du marché éditorial  : je n’ai pas le profil type de l’écrivain. 90% des livres sont écrits par des blancs. 70% par des hommes. Pas étonnant que j’ai des difficultés à publier ! Une maison d’édition m’a dit que je traitais trop de la question de la couleur. Alors qu’elle n’édite que des livres avec des personnages blancs ! », s’insurge Jarid Arraes qui ne se décourage pas pour autant. Elle fait un prêt et publie son ouvrage sur du papier bon marché. En moins de 6 mois, les stocks sont épuisés. La preuve pour elle que les lacunes historiques et identitaires ont besoin d’être remplies. Depuis, plusieurs maisons d’édition sont apparues pour la publier. L’écrivaine rigole  : « Je suis rancunière, j’ai dit non ! Sauf à une, qui ne m’avait pas dit non. 12 000 copies ont été vendues en un an, ce qui est beaucoup dans ce milieu. Le livre est traduit en français et va devenir une série pour une chaine TV brésilienne. Dandara était peu connue et aujourd’hui, on en parle beaucoup plus. Avec la série, elle va atteindre une portée incroyable. Et c’est bien pour ça que je signe car je n’aime pas cette chaine… En tout cas, il y a vraiment une nécessité des Noir-e-s du Brésil à se reconnaître et s’identifier dans des héroine-s Noir-e-s. Surtout les femmes. » Elle ne se détourne pas de son objectif  : briser les frontières invisibles et les étiquettes normatives. La littérature Afrobrésilienne n’est pas une littérature de banlieue. Le marché éditorial doit se décloisonner. Les préjugés se casser  : « L’histoire que je raconte avec Dandara est plus grande que celle du Brésil. Dans le monde entier, il y a eu de l’esclavage. Dans le monde entier, il y a eu des luttes contre l’esclavage. Cette lutte a besoin d’être racontée dans le monde entier. L’Histoire a été écrite par ceux qui l’ont gagnée… De leur point de vue. Et il y a beaucoup de paresse pour faire des recherches sur l’histoire Afrobrésilienne, tout comme pour trouver des auteur-e-s Noir-e-s au Brésil. La littérature est toujours politique, même quand on ne le sait pas. » I MARINE COMBE Novembre 2018/yeggmag.fr/25



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