Yegg n°66 février 2018
Yegg n°66 février 2018
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°66 de février 2018

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Yegg Magazine

  • Format : (170 x 240) mm

  • Nombre de pages : 30

  • Taille du fichier PDF : 15,8 Mo

  • Dans ce numéro : art classique indien, au coeur d'une tradition.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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DU PASSÉ AU FUTUR, LA QUESTION DE L’HÉRITAGE Comment se construit-on en tant qu’individu auprès d’un parent malade ? Et que transmet-on quand on a notre tour nous engendrons la vie ? Alcoolisme et filiation sont les thèmes majeurs de la pièce Attends je te parle, une fiction de la vie réelle, de Marjorie Blériot, de la compagnie des gens comme tout le monde, présentée le 20 janvier dernier à la salle Odette Simonneau de Mélesse. « Maman, elle bougeait pas dans son fauteuil. Elle était trop fatiguée. Les pompiers sont entrés chez nous. On allait faire des pates mais on n’avait pas mis la casserole. Les pompiers ont crié sur maman. Elle répondait pas, elle regardait le fond de ses chaussettes. J’ai pas aimé qu’ils crient sur maman. Ça arrive à tout le monde d’oublier (…) Ça fait quoi d’oublier sa tête ? On doit se sentir plus léger mais on doit se cogner partout. » Quand les rôles s’inversent, que nous reste-t-il comme place dans notre construction d’adulte ? C’est la question que pose la comédienne et metteure en scène Marjorie Blériot dans la pièce Attends je te parle, une fiction de la vie réelle, créée Février 2018/yeggmag.fr/22 culture en mars 2017. Le point de départ de sa réflexion  : un documentaire radiophonique d’Élodie Vaquet et Diphy Mariani, intitulé « Nos parents alcooliques ». Elle est touchée par les propos qu’elle entend, par l’idée d’une enfance durant laquelle on se retrouve en charge de nos parents, et souhaite produire quelque chose à partir de cette matière. PAROLES COLLECTÉES De là, elle part collecter les paroles de celles et ceux qui ont vécu cette situation. Dans des structures de soin ou des associations en Ille-et-Vilaine et dans le Morbihan, à Rennes, à Bain de Bretagne, à Guidel ou encore à Caudan. Elle assiste à des groupes CÉLIAN RAMIS
de parole, réunissant des personnes alcoolodépendantes et/ou leur entourage, et procède à plusieurs entretiens individuels non orientés. De ces entretiens, on entend sur scène des extraits d’enregistrement, sans toujours bien en distinguer les paroles. Parce que la musique, jouée par Eric Thomas, couvre leurs voix ou parce qu’elle poursuit sa narration par dessus. En interprétant une femme qui, s’adressant à sa mère pour essayer de la comprendre, replonge dans ses souvenirs d’enfance et d’adolescence, Marjorie Blériot réussit à aborder subtilement la question de la normalité, de la place à trouver et de la prise de conscience, face à l’alcoolisme de son parent. L’habitude, la protection, la honte, la culpabilité. « La notion d’absence-présence est revenue régulièrement dans les témoignages. Comme une présence fantomatique. Puis il y a aussi la prise de conscience que ce n’est pas normal ce que l’on vit. Et l’enfant devient protecteur de cet univers-là en défendant le mensonge. Quel bordel ! Il se dit alors que s’il en parle, ce sera de la trahison. Le secret rend les choses pesantes. Depuis que je fais ce spectacle, ce que j’entends beaucoup, c’est ‘je l’ai vécu et je ne me suis jamais posé la question de qu’est-ce que ça me faisait à moi ?’. C’est devenu quelque chose de normal. J’avais envie de développer cette question de la place qu’il nous reste quand on n’en a pas eu du tout. », souligne-t-elle, insistant également sur le fait que la pièce va au-delà du sujet de l’alcoolisme. TRANSMISSION  : À QUI LE TOUR ? S’il n’est pas anecdotique, il devient prétexte à une histoire plus globale  : celle de la filiation, en général. Parce que comme le dit la comédienne, on fait tou-te-s avec nos casseroles et le drame existe partout. « J’avais envie de chercher aussi la légèreté là-dedans. C’est le danger de cette thématique  : quand on travaille autour d’histoires de vie, on peut facilement être uniquement dans le côté dramatique. Mais je pense qu’on peut aussi arriver à en rire. », analyse-t-elle. Une envie sur laquelle la rejoint Eric Thomas  : « On peut rire parce que c’est drôle, parce que c’est nerveux, parce que ça nous sert de soupape. Il y a plein de choses différentes ! On n’est pas obligés d’être que dans le drame. » Si elle n’avait au départ culture pas la volonté d’aborder la filiation du point de vue de la gent féminine, c’est pourtant trois générations de femmes qui trônent sur la scène. « Je ne trouvais pas ça juste quand le personnage parlait à un père ou était un garçon. Je pense aussi que j’ai fait par rapport à moi. J’ai une maman et une fille. Et deux gars. Mais ce n’est pas la même chose quand tu as un enfant du même sexe que toi. Cela fait ressurgir des trucs. C’est intéressant de se demander comment on se transmet les choses ? Comment on se transmet nos névroses ? Comment on s’en débarrasse ? Quand on devient parent, on essaye en fait de défaire le fil, de démêler la pelote. », commente la metteure en scène. L’ESSENCE D’UN THÉÂTRE POPULAIRE Les situations se succèdent. Des scènes de vie ordinaire, les premiers émois amoureux, des virées rock’n roll entre potes. Qui s’entrecroisent avec des épisodes plus troublants, plus douloureux. Pas forcément mal vécus, pas toujours compris ou digérés. Mais qui interrogent le spectateur qui établit des résonnances avec sa propre histoire. Parce que la force du spectacle réside dans la manière de Marjorie Blériot et Eric Thomas d’aborder des questionnements, des failles, à travers diverses émotions, sans intention de marquer au fer rouge le propos  : « Je travaille beaucoup avec la musique, c’est pour ça que j’ai convié Eric. Je trouve qu’elle porte des émotions fortes. Ma peur est d’être didactique. Je n’ai pas l’intention ni la prétention d’amener des réponses. Je préfère cette idée de puzzle, dont les morceaux s’imbriquent et apparaissent comme des choses qui ressurgissent de la mémoire. Et que le spectateur se fasse sa propre histoire. » Une manière d’envisager son art comme un théâtre populaire, accessible et non élitiste. Une matière culturelle s’emparant des thématiques sociales, sans jugement de valeur, ni volonté de réponse. « Simplement, porter une parole, mélangée avec le collectage. Là où je trouve des résonnances. », résume Marjorie Blériot. I MARINE COMBE Le duo – et même le trio, avec Alan Floch aux lumières – jouera à nouveau le spectacle, le 23 mars, à Pacé. Février 2018/yeggmag.fr/23



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