Qzine n°10 déc 14 à mar 2015
Qzine n°10 déc 14 à mar 2015
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°10 de déc 14 à mar 2015

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : Réseau des Jeunes LGBTI d’Afrique de l’Ouest

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 100

  • Taille du fichier PDF : 17,0 Mo

  • Dans ce numéro : amour, pratique révolutionnaire.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
< Pages précédentes
Pages : 24 - 25  |  Aller à la page   OK
Pages suivantes >
24 25
FEMMES NOIRES ET VULNÉRABILITÉS Des femmes africaines cultivent des formes nouvelles de résistance dans les cercles activistes 24 Numéro 10, Décembre 2014 De Dorothy Attakora & Photos de Mateen Khalid Par une fraîche journée d’automne, emmitouflée dans un pull trop grand, parée de bottes et d’une toque, je suis partie cueillir des pommes avec mes collègues. Le verger était grand et beau. Il arborait toutes sortes de délicieuses nuances de vert. Comme si les succulents et lumineux oranges, rouges et jaunes des feuilles avaient été cueillis et soigneusement, très stratégiquement accordés aux luxuriantes lignes vertes de pommiers. J’étais entourée par de belles alliées, des féministes qui comme moi ont des corps marqués de façon nuancée, nous plaçant en opposition au regard masculin blanc dominant. J’étais remarquablement consciente de la façon dont mon corps était consommé. Les regards francs, les coups d’œil timides, les yeux écarquillés qui se détournaient en rencontrant les miens. Je pouvais sentir le bourdonnement de curiosité dans les esprits, les questions qui se préparaient, probablement à propos de mes cheveux, de mon corps rond et sombre. Essai Et pourtant cela se réalisait d’une manière flagrante qui, alors que cela se passait, simultanément, rendait invisible des parties de moi. Lorsque je me sentais exposée, comme si mon corps avait invité les autres à construire une sorte d’échafaudage et à m’y placer au centre, je prenais conscience de toutes les histoires sur moi qui ne sont jamais révélées. Je me demande si mes ancêtres Ashanti et Fanti rétrécissent dans leurs tombes quand on me réduit excessivement à « Noire ». Est-il possible que mes identités tribales partagent l’espace avec ma Noirceur ? Dans ces moments je me sens toujours renvoyée à mon « africanité ». Un pinceau seul ne peut pas peindre toutes les nuances qui foisonnent à l’intérieur. Je tiens à rappeler aux gens que je suis plus que la somme de mes parties mais que je me contrôle, réduit, police mes mouvements, et surveille mon corps.
Je voulais désespérément partager avec les autres femmes qui m’avaient accompagnée la façon dont je devais travailler sur moi ce jour-là pour me joindre à elles. L’expérience d’être une minorité, de marcher seule même dans une foule peut être insupportable. Et ce bien que j’aime la nature et le plein air, les souvenirs des expériences de mon enfance dans une petite ville de l’Ontario continuent de m’engourdir par moments, et sans le moindre avertissement. Comment puis-je partager avec ces femmes qu’ayant récemment regardé 12 Years a slave les rangées de pommiers déclenchent de terribles récits d’esclaves comme les livres que j’ai lu en grandissant tels Racines, Amistad, et The Book of Negroes. Tout à coup je me suis trouvée en équilibre précaire : travaillant sur mes déclencheurs, effaçant les expériences négatives de mon passé et m’efforçant désespérément de ne pas céder à mes peurs. Ce fut un niveau de vulnérabilité auquel je ne m’attendais pas et il m’a fallu garder une confiance tacite en mes collègues pour éviter de me dévoiler complètement. L’expérience signifiait que je suis tributaire de leur capacité à ne pas dire ou faire quelque chose qui serait tout aussi déclencheur, mais je ne pouvais le leur communiquer. Ce n’est pas la première fois que je ressens ça. J’ai vécu des moments ineffables similaires en militant au sein des cercles de militants. Je ne veux convaincre personne que ne pas se défaire d’une chose soit honteux, encouragé ou que l’on doive travailler seul(e) sur ses déclencheurs internes. Je veux éviter cette idée qui exige que les individus portent le fardeau, et je veux certainement éviter de stigmatiser ou même de souscrire aux constructions de santé mentale qui applaudissent le « citoyen modèle » comme celui ne « dilue » ses problèmes dans la sphère publique. En aucun cas je ne prétends dire que mon « tiens bon » à l’extérieur, tout en naviguant entre toutes ces émotions diverses à l’intérieur, est la meilleure pratique. Cependant, je veux donner un exemple personnel de la façon dont il est difficile de s’engager dans le travail que nous faisons en tant que militantE, même lorsque l’on travaille avec des alliéEs. En tant que collectif, nous n’étions pas seulement éclectiques et esthétiquement belles, ensemble nous rendions les espaces queer, plus particulièrement les vergers de pommiers ! Dans le même temps, j’étais hyper consciente de la façon dont je racialisais également l’espace, et moi seule. J’ai eu amplement l’occasion de partager ce qui se déroulait en moi, cependant je ne trouvais aucun mot, aucun langage pour formuler et partager avec elles ce que je ressentais. J’étais sans expression, prise dans ce que j’appelle un moment indicible, ce que Toni Morrison appelle « ces choses ineffables, tacites ». Il y a un niveau de vulnérabilité lié à l’exposition aux tensions que d’autre ne peuvent identifier. Il y a la crainte venant du conditionnement à croire que vous serez perçue comme hyper-sensible, irrationnelle, en colère et dans mon cas, l’ingrate migrante africaine (je ne suis jamais vue comme citoyenne canadienne bien que je le sois). Audre Lorde (1984) dit : « Les femmes non-blanches grandissent dans une symphonie de colère, d’être réduites au silence, de ne pas être choisies, de savoir que lorsque nous survivons, c’est malgré un monde qui prend pour acquis notre manque d’humanité, et qui hait notre existence, même hormis à son service. Nous, en tant que femmes noires, avons dû apprendre à orchestrer ces furies afin qu’elles ne nous déchirent pas, nous avons dû apprendre à nous mouvoir à travers elles, et à les utiliser comme force et puissance et perspicacité dans nos vies quotidiennes. Celles d’entre nous qui n’ont pas appris cette leçon difficile n’ont pas survécu, et une partie de ma colère est toujours libation pour mes sœurs tombés ». Etant quelqu’une qui étudie la construction de solidarités à travers les différences au sein des réseaux féministes transnationaux, le verger est devenu pour moi un microcosme, dans lequel je suis profondément investie pour comprendre tout cela. Ce jour d’automne est devenu mon point d’entrée dans la volonté de créer un dialogue autour de la réduction au silence et de la surveillance de soi qui se déroule dans les milieux féministes, même si elles ne sont pas exprimées. En fin de compte, j’ai finalement partagé mon expérience du verger avec mes collègues. Aucune d’entre elles n’avait connu un tel malaise et n’avait même imaginé que je me démenais contre toutes ces choses pendant le voyage. Pourtant en tant que femmes, à un moment donné nous avons chacune enduré une quelconque tension ce jour-là que nous n’avons pas partagé avec les autres. Là j’ai réalisé que : chacunE a son « verger » où l’on s’assied mal-à-l’aise tout en agissant en tant que militantEs, et ces types d’expériences peuvent être très douloureux. QU’EST-CE QUE CELA SIGNIFIE POUR NOUS EN TANT QUE FEMMES, EN TANT QUE MILITANTES SE RÉUNISSANT POUR DES ACTIVITÉS ? Je crois profondément que ces expériences montrent la façon dont nous cultivons de nouveaux modes de confiance, de vulnérabilité et de résistance en tant que militantes. Je me demande combien d’autres femmes africaines traversent ces « choses » internes lors d’une rencontre dans un collectif varié. Moi-même en tant que femme africaine, je sais trop bien ce que le monde a été conditionné à penser moi. Je sais que même au sein des mouvements féministes beaucoup de femmes (pas toutes) ont grandi avec les récits humanitaristes de mouches pullulant sur nos ventres gonflés. Je suis consciente que la colonisation, l’impérialisme ont créé un monde où certainEs perçoivent encore consciemment ou inconsciemment les AfricainEs comme moins que les belles et Numéro 10, Décembre 2014 25



Autres parutions de ce magazine  voir tous les numéros


Liens vers cette page
Couverture seule :


Couverture avec texte parution au-dessus :


Couverture avec texte parution en dessous :


Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 1Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 2-3Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 4-5Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 6-7Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 8-9Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 10-11Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 12-13Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 14-15Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 16-17Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 18-19Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 20-21Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 22-23Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 24-25Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 26-27Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 28-29Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 30-31Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 32-33Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 34-35Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 36-37Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 38-39Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 40-41Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 42-43Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 44-45Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 46-47Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 48-49Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 50-51Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 52-53Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 54-55Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 56-57Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 58-59Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 60-61Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 62-63Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 64-65Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 66-67Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 68-69Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 70-71Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 72-73Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 74-75Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 76-77Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 78-79Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 80-81Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 82-83Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 84-85Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 86-87Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 88-89Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 90-91Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 92-93Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 94-95Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 96-97Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 98-99Qzine numéro 10 déc 14 à mar 2015 Page 100