Univers Interactif n°2 avr/mai 1995
Univers Interactif n°2 avr/mai 1995
  • Prix facial : 35 F

  • Parution : n°2 de avr/mai 1995

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Pressimage

  • Format : (204 x 266) mm

  • Nombre de pages : 100

  • Taille du fichier PDF : 86,9 Mo

  • Dans ce numéro : vers un monde sans papier.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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derrière les images et les signes de la ville imaginée, répétés à l'infini : publicités géantes, enseignes lumineuses criardes, mobilier urbain et signalétique envahissante, et l'essentiel de la circulation y devient virtuel : signaux des caméras vidéo de surveillance, messageries électroniques, téléphone, réseaux de données, réseau câblé. Au XIXe siècle, les batailles politiques étaient dictées par les luttes des groupes financiers autour des réseaux ferroviaires et l'appropriation du tissu urbain. Aujourd'hui, ces barnilles du rail sont devenues les batailles du coaxial contre la fibre optique, du plan de câblage de la Lyonnaise des Eaux contre celui de France Télécom5... Lorsqu'un nouvel immeuble de bureau se construit, l'argumentaire de vente table sur son pré-câblage informatique et le nombre de lignes téléphoniques à haut débit disponibles quand il y a dix ou vingt ans, on ne parlait encore que des dessertes routières et des places de parking... Sculpteur architecte visionnaire, Nicolas Schôffer avait pressenti l'avènement de cette ville inter- communicante avec son projet de Tour lumière cybernétique qui devait dresser les quatre cents mètres de son totem lumineux à la tête de la Défense : truffée de capteurs, hérissée de lasers et de projecteurs, elle aurait vibré au rythme des pulsations de la ville. "Nos nouveaux centres urbains ne sont plus liés par le réseau des voies ferrées et du métro, mais par les lignes aériennes, les autoroutes et les paraboles satellites de dix mètres", écrit Joël Garreau dans Edge City, description de ces nouveaux "centres décentrés" qui naissent dans les nouvelles banlieues américaines. "Leur monument typique n'est plus la statue équestre du héros mais l'atrium avec sa serre vitrée et ses arbres toujours verdoyants au carrefour des sièges sociaux, des centres de remise en forme et des galeries marchandes. Ces nouvelles zones urbaines ne sont plus balisées par les immeubles de rapport des riches bourgeois d'antan ou les HLM des classes pauvres traditionnelles. A la place, la structure urbaine d'aujourd'hui est le pavillon individuel entouré de gazon..." Pavillon individuel à l'intérieur duquel le cadre pianote sur son ordinateur avec carte-fax-modem tandis que madame passe commande au téléshopping via le minitel ou son visiopassinteractif. Veine, les enfants jouent peinardement sur un game-boy à piles ou une 3D0 pas encore interconnectée à quoi que ce soit6... Interactivité, interconnexion, Interpol et Big Brother, retour à la case départ. J'ai réalisé mon rêve de français moyen, je vis en habitat individuel, j'ai une voiture particulière et un ordinateur personnel. Mais voilà, je m'abonne au câble, mon PC travaille en réseau et je vais bientôt remplacer mon autoradio RDS par un ordinateur de bord relié au système SIRIUS de guidage routier7... Au bout du compte, la décentralisation, ce n'est pas nécessairement la mort du centralisme. Pour y voir plus clair, visite guidée des tendances fortes de la neuro-ville que politiques durs, doux rêveurs et techniciens allumés nous concoctent. Tendance flic Sécurité et liberté, air connu et chanté en choeur par les duettistes Pasqua-Balkany. Ce dernier, maire de Levallois, a déjà mis en pratique dans sa commune un réseau de télésurveillance qui fait tiquer la CNIL mais semble ravir les bourgeois frileux de cette banlieue résidentielle. Carrefours, sorties de métro et autres points stratégiques sont épiés nuit et jour par des caméras reliées au PC de la police municipale. Et malgré les dénégations officielles, rien ne nous dit que les caméras de surveillance de la circulation routière installées aux principaux carrefours de la capitale et sur tout le périphérique, comme celles dont disposent les réseaux de transport (SNCF, métro, RER, aéroports...) ne puissent pas servir à des contrôles moins anonymes et anodins... ambiance Soleil vert. Inversement, l'hypercentralisation des ressources informatiques engendre une nouvelle faiblesse qui pourrait être exploitée par des groupes terroristes. Que les bombes informatiques remplacent les bombes au plastic, et c'est une ville entière qui peut être paralysée. Parano ! Parano ! Le PC de la ligne du T.G.V. sud-est, non loin des quais de l'Arsenal est mieux gardé que celui de la force de frappe à Taverny. Idem pour l'ordinateur de gestion des feux tricolores de la région parisienne, les postes de contrôle du métro parisien et du RER, ou le dispatching des lignes EDF. Qu'on songe aux conséquences d'une banale panne due à un orage et l'on ne dort plus. Tendances esthétiques Deux grandes tendances architecturales semblent s'affronter en cette fin de XXe siècle : d'un côté la sur-signification symbolique, héritée de l'esthétique des bords de route américains, où le bâtiment devient lui-même un signe de sa fonction : l'enseigne phagocyte l'édifice : marchands de chaussures en forme de godasses, "Cuir centers" en forme de vache, restauroutes-saucisses monstrueuses et stations-service/stations spatiales. Même les architectes BCBG y cèdent eux aussi : Dominique Perrault dessine une école d'informatique en forme de clavier et les quatre tours de verre de la Grande Bibliothèque de France ont explicitement "la forme de quatre livres ouverts". A l'opposé, une autre esthétique, que l'on a pu qualifier de post-moderne joue au contraire le trompe-l'oeil et le fauxsemblant. Côté anti-architecture, c'est le fameux "Big Duck", cette boutique de fringues construite à Long Island en 1971, gros canard de béton blanc dont les architectes avaient, semblait-il, eu pour seule motivation de "bien faire chier la critique architecturale". Et, accessoirement, de réussir un bon coup de pub pour leur commanditaire. Réussite sur toute la ligne. Mais là aussi, les architectes "en place" suivent le mouvement. Tête de file, Ricardo Bofill, le catalan digne héritier de son compatriote Antonio Gaudi. Ses immeubles de la Place de Catalogne, près de Montparnasse, ceux de Marne-la-Vallée ou de Montpellier s'ornent de portiques et de colonnes qui n'en sont pas, et pastichent le vocabulaire de l'architecture monumentale classique pour brouiller les cartes et dénoncer les signes du sérieux. Ce n'est pas vraiment un hasard si ses immeubles de Marne-la-Vallée ont si souvent servi de décors cinématographiques : de A mort l'arbitre à Brazil, l'esthétique post-moderne de Bofill s'est substituée à l'esthétique moderniste du style international interchangeable dénoncé par Tati dans Playtime, et qu'il avait reconstitué, lui, en carton-pâte aux studios de Joinville... parce qu'à l'époque, on lui avait interdit de filmer en décors réels à Orly et à la Défense ! Tendances techniques C'est contre ce style international triomphant qu'on vit naître dans les années 70 les grands délires esthétiques des groupes anglais Archigram ou italien Superstudio : villes de science-fiction qui marchent dans le désert, comme la Cité Terre dans le Monde L'esthétique post-moderne de Bofill s'est substituée à l'esthétique moderniste du style international interchangeable dénoncé par Tati dans Playtime. 57 >interactif n°2 Avril/Mai 1995• •..
inverti du romancier anglais Christopher Priest, qui s'orientent vers le soleil ou colonisent les fonds marins, monades urbaines de l'Américain Paolo Soleri... cités futuristes nées de l'imagination d'architectes utopistes mais surtout de techniciens visionnaires sachant extrapoler les derniers progrès de la technique des matériaux : membranes élastiques, voiles de béton, panneaux de lamellés collés, verres photosolaires, fibres optiques, alliages à mémoire de forme... L'enjeu, après les projets de maison intelligente (la tarte à la crème de la domotique), est celui dans un second temps de l'immeuble intelligent : prélude à la ville intelligente, organisme géant, qui a déjà ses artères et ses centres nerveux, et dont les bâtiments seraient les cellules. Jusqu'ici, on s'est surtout attaché au système nerveux de ces cellules d'habitation : l'électricité et l'électronique ont permis l'automatisation de l'éclairage, de la climatisation, du chauffage, la gestion des communications, la sécurisation des accès... La prochaine évolution, plus radicale, touchera directement les matériaux de construction, dont la structure moléculaire même leur permettra de s'adapter au milieu. L'une des voies les plus prometteuses est celle des alliages à mémoire de forme. Schématiquement, ils se présentent sous la forme de fils ou de résilles métalliques qui ont la caractéristique de reprendre, lorsqu'on les chauffe à une température précise, la forme qu'on leur avait imposée avant de les refroidir. On connaît leur utilisation à bord des sondes spatiales dont les voiles solaires se déploient élégamment sans l'aide d'aucun ressort où vérin, toujours sujet à grippage éventuel dans le vide de l'espace. Les mêmes matériaux, utilisés pour l'armature des poutres en béton précontraint, permettent non seulement d'accroître mais aussi de moduler leur résistance, et ainsi d'avoir des poutres "intelligentes" capables de réagir aux vibrations : à la clef, réduction de la fatigue des matériaux, accroissement du confort, diminution du bruit, voire résistance accrue aux séismes... Parallèlement, l'intégration au sein des matériaux de fibres optiques parcourues par un faisceau laser permet en temps réel d'en contrôler l'intégrité structurelle, et donc d'agir finement pour maintenir celle-ci. Ce genre de technique est d'ores et déjà utilisée pour les grands ouvrages d'art (les ponts suspendus haubanés, notamment). Aux États-Unis, on utilise également des fibres optiques traitées pour leur permettre de détecter l'alcalinité du milieu ambiant ; intérêt immédiat : on peut contrôler l'apparition de la corrosion à l'intérieur d'une poutre en béton, ou les conditions d'évolution d'une chaussée routière en fonction des variations climatiques. C'est ainsi que Peter Fuhr, ingénieur électricien de l'université du Vermont a réussi à convaincre les services de l'équipement de son État de truffer de fibres optiques des tronçons routiers et une partie des ouvrages d'art de ces régions soumises aux rigueurs hivernales, et donc abondamment salés... D'autres matériaux, jusqu'ici cantonnés à la technologie industrielle de pointe — électronique, optique, aérospatiale — font également leur entrée dans le génie civil, tels que les fibres de carbone, les céramiques piézo-électriques, les cristaux liquides... La métaphore organique devient de plus en plus pertinente, puisque on envisage dans un avenir proche d'intégrer dans le béton des micro-cellules remplies de résine époxy (une Araldite perfectionnée) libérée automatiquement pour combler les fissures, bref, la mort programmée des entreprises de ravalement... Jusqu'ici, toutefois, la majorité de ces recherches sur les structures et les matériaux intelligents sont restés cantonnées au laboratoire et aux essais à petite échelle. De même, le passage de méthodes issues de la recherche aérospatiale, électronique ou militaire, à celles en usage dans le domaine du génie civil et de la construction implique un changement d'échelle radical. Pour citer Sami Masri, enseignant en mécanique de l'ingénieur à l'Université de Californie à Los Angeles, ces "systèmes de contrôle diffèrent de ceux des autres domaines qui réclament des forces faibles et une haute précision. Alors qu'en génie civil, on manie des forces énormes avec une précision bien moindre." L'exemple manifeste (et sans doute l'un des défis les plus importants dans les années à venir) étant celui de la prévention des séismes grâce à des structures actives. Jusqu'à présent en effet, la prévention sismique passe essentiellement par des structures passives-isolation des fondations, structures souples, ressorts et vérins amortisseurs. L'avenir est aux matériaux nouveaux et au contrôle actif des structures. Mais comme en cas de séisme, l'un des premiers réseaux qui lâche est celui de l'alimentation en énergie, les chercheurs ont contourné la difficulté en appliquant la philosophie du judoka : retourner sa force contre l'adversaire. En l'occurrence, récupérer une partie de l'énergie vibratoire du séisme pour engendrer des contre-vibrations en opposition de phase (version à grande échelle des atténuateurs actifi utilisés pour réduire électroniquement le bruit des pots d'échappement de poids lourds). Ce genre de recherche a déjà fourni des débouchés dans l'isolation acoustique des bâtiments ou l'accroissement du confort des usagers des tours, qui se plaignent d'avoir le mal de l'air les jours de vent fort... Faut-il préciser que les californiens et les japonais sont à la pointe de la recherche en ce domaine ? Ces derniers ont d'ailleurs trouvé une parade astucieuse, avec leur projet d'extension urbaine dans la baie de Tokyo sur des îles artificielles formées de gumi, ces amoncellements d'ordures compactées. Non seulement, ils éliminent leurs déchets et gagnent de l'espace constructible, mais selon certains géologues, ce sous-sol on ne peut plus artificiel et souple aurait des vertus antisismiques... La ville du futur bâtie sur un tas d'immonclices8 : tout un symbole, et comme une réponse narquoise à Le Corbusier qui tonnait en 1941 dans La Charte d'Athènes : "La plupart des villes [...] offrent aujourd'hui l'image du chaos."< Notes 1 L'auteur, sous de Gaulle, du Schéma directeur d'aménagement de la région parisienne. 2 P.Lavedan, La géographie des villes, Paris, 1959. 3 Images visibles sur le laserdisc The Gate to the Mind's Eye, Miramar NTSC, disponible chez CinéLaser Bastille. 4 The Software Toolworks, CD-Rom PC, 400fr. 5 Ce n'est pas un hasard si les opérateurs du câble font pression sur les syndics d'immeuble pour qu'ils interdisent à leurs résidents d'installer des antennes-satellites, en vantant les avantages esthétiques et financiers du tout câblé. 6 Mais ça ne saurait tarder : dès le printemps 95, Paris Câble lancera des essais de téléchargement de jeux sur PC par l'intermédiaire d'un visiopassinteractif avec modem et carte d'interface ordinateur... Si les prix sont aussi dissuasifs que ceux de Multivision, cartouches, disquettes et CD-Rom ont encore un bel avenir. 1...et comme je ne me fie pas trop à mon alarme infra-rouge-ultra-son-radar détecteur de présence avec gyrophare et voix de berger allemand synthétique, j'ai décidé de me coupler à une centrale de télésurveillance. Au Ministère de l'Intérieur, on rigole. 8 A rapprocher des projets similaires de villes-pontons construites au large et qui oscillent doucement au gré de la houle. L'hypercentralisation des ressources informatiques engendre une nouvelle faiblesse qui pourrait être exploitée par des groupes terroristes. >interactif n°2 Avril/Mai 1995 59



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