Univers Interactif n°1 fév/mar 1995
Univers Interactif n°1 fév/mar 1995
  • Prix facial : 28 F

  • Parution : n°1 de fév/mar 1995

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Pressimage

  • Format : (204 x 266) mm

  • Nombre de pages : 116

  • Taille du fichier PDF : 102 Mo

  • Dans ce numéro : 20 médias (qui ne sont pas TF1), les étranges enfants du Japon techno et l'Académie français de l'interactivité.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Les communautés virtuelles 0 L'esprit communautaire renaît. Et bonne nouvelle, il n'y a plus besoin de partager ses provisions d'encens, sa femme, et son plat de lentilles biologiques. Les communications entre ordinateurs individuels permettent de recréer des structures alternatives dans un espace nouveau, parallèle à celui de l'Etat. En avantpremière à la publication de son livre "Les communautés virtuelles" chez Addison-Wesley, Howard Rheingold, le l'on pouvait éprouver de la passion pour le courrier et les forums électroniques. J'ai désormais de l'affection pour les individus que fondateur du Well, L j'ai rencontrés par l'intermédiaire de mon ordinateur, et je me sens profondément concerné par l'avenir de ce moyen de comc omn-lunauté virtuelle Je suis loin d'être le seul à éprouver cet attachement émo- munication qui nous permet de nous rassembler. tionnel à un rituel apparemment froid et technologique. Des mil- la plus intéressante lions d'autres, dans le monde entier, participent également à ces regroupements qu'on appelle communautés virtuelles, et cette population n'en finit plus de croître. En découvrant le Well, j'ai et la plus active du trouvé un monde qui avait déjà commencé de s'épanouir sans moment, nous a livré moi ; c'est toute une joyeuse compagnie qui m'accueillit après que j'eus trouvé la clé de cette porte secrète. Comme d'autres avant moi, qui étaient tombés dans le puits du Well, je m'aperçus rapidement que j'étais tout à la fois spectateur, acteur et scénariste ses bonnes feuilles... — comme tous les autres — d'une improvisation permanente. Une contre-culture à part entière s'épanouissait au bout de ma 4 4 y'a papa qui dit encore : "Oh, la vache" à son ordinateur ! " ligne de téléphone, et j'étais invité à y apporter ma contribution. Cette phrase est passée chez nous au rang de classique pour Le village virtuel de quelques centaines d'âmes que j'avais évoquer la manière dont ma communauté virtuelle a rejoint en 1985 en comptait huit mille en 1993. Il m'apparut empiété sur notre réalité quotidienne. Ma fille, qui a sept ans, sait clairement après quelques mois que je participais à l'élaboration que son père participe à des réunions d'amis invisibles qui semblent d'un nouveau type de culture. Sous mes yeux, le contrat social se tenir à l'intérieur de son ordinateur. Alors que personne ne les qui liait cette communauté naissante évoluait au fur et à mesure voit, il lui arrive même de leur parler. Elle sait aussi que ces amis que de nouvelles recrues rejoignaient les fondateurs des premières invisibles font parfois des apparitions en chair et en os, et qu'ils années. Des normes de conduite furent établies, contestées, peuvent venir aussi bien du quartier que de l'autre côté de la pla- modifiées, rétablies, recontestées, dans une sorte d'évolution nète. sociale accélérée. Depuis l'été 1985, deux heures par jour en moyenne, et sept D'emblée, je ressentis le Well comme une vraie communauté jours sur sept, je branche mon micro-ordinateur sur la ligne de parce qu'il était également lié à ma vie de tous les jours. Bon téléphone et je me connecte au Well (Whole Earth `Lectronir Link, nombre d'utilisateurs du Well habitent en effet autour de la baie service électronique de la Terre entièrel), un service de forums de San Francisco. Mois après mois, j'ai ainsi assisté à des mariages, électroniques qui permet à des gens du monde entier de tenir des à des naissances et même à un enterrement "en vrai" de conversations publiques et d'échanger des messages électroniques membres du Well. (L'expression "en vrai" est utilisée si souvent privés. Au départ, l'idée d'une communauté accessible unique- au sein des communautés virtuelles, pour distinguer ce qui se ment à travers l'écran de mon ordinateur me laissait une impres- passe dans la vie normale de ce qui se passe sur le réseau, que les sion de froideur, mais je me suis rendu compte rapidement que habitués l'abrègent couramment en "EV2".) J'ai arrêté de tenir le 70 >interactif n°1 Février 1995
le Well est une communauté électronique de Sausalito en Californie créée en 1985.compte des fêtes et des sorties au cours desquelles les acteurs invisibles d'innombrables débats et mélodrames passionnés tenus sur l'écran de mon ordinateur m'apparaissaient "en vrai", avec des visages, des corps et des voix. Je me rappelle bien ma première irruption dans une pièce remplie de gens que je n'avais jamais vus, qui connaissaient pourtant certains détails de ma vie intime et dont je connaissais aussi les joies et les tourments. Trois mois après ma connexion initiale, j'assistai à ma première fête du Well chez un des animateurs du service. À peine entré, je dévisageai tous ces étrangers. Ce fut l'une des sensations les plus étranges que j'aie jamais éprouvée. J'avais débattu avec ces individus, discuté de la pluie et du beau temps sur un pas de porte virtuel, formé des alliances et des amitiés, éclaté de rire avec eux, je m'étais fâché tout rouge contre certains d'entre eux. Mais pas un seul visage ne m'était familier. Je n'avais rencontré aucun de ces individus. Ma famille est habituée depuis longtemps à ces séances matinales ou fort tardives ; assis dans le bureau que j'ai à la maison, je ris, je peste, je pleure parfois à la lecture de mon écran. La fois où elle me surprit à jurer, ma fille avait peut-être l'impression que j'étais seul à mon bureau, mais en ce qui me concernait, j'étais en contact avec des amis, des collègues, des confrères. À un moment ou à un autre:• J'ai participé au forum "Parents" du Well, pour aider, avec d'autres, un ami qui venait d'apprendre que son fils était leucémique.• J'ai participé à MicroMUSE, un jeu de rôles (et, par ailleurs, outil pédagogique) du XXIVe siècle, et j'ai interagi avec des étudiants et des professeurs qui me connaissaient sous le pseudonyme de "Pollinisateur".• J'ai rencontré Twics, une communauté biculturelle de Tokyo ; Cix, une communauté de Londres ; CalvaCom, une communauté parisienne et Usenet, un ensemble de plusieurs centaines de forums qui se transportent autour du globe par courrier électronique auprès de millions de participants dans des dizaines de pays.• J'ai consulté des décisions de la Cour suprême, afin de trouver des informations qui me serviraient à m'opposer à un interlocuteur lors d'un débat politique qui se tenait ailleurs sur le Réseau ; j'ai rapatrié ce matin l'image satellite des prévisions météo pour la région Pacifique.• J'ai suivi le compte-rendu d'un témoin du coup d'état de 1991 à Moscou ; des événements de Tien-An-Mein ; de la guerre du Golfe. Ces informations se transmettent entre membres d'un réseau fait d'ordinateurs bon marché et de lignes téléphoniques ordinaires, se jouant des frontières géopolitiques en empruntant les artères de l'infrastructure planétaire de communication.• J'ai participé à des discussions en temps réel entre des utilisateurs répartis sur trois continents, où les traits d'esprit les plus fins le disputaient aux blagues les plus grasses, grâce à Internet Relay Chat (IRC), un moyen de communication qui marie les caractéristiques de la conversation et de l'écrit. L'IRC a engendré sa propre sous-population quasi obsessionnelle qui compte des milliers d'adeptes, de l'Australie à la Zambie. Les membres des communautés virtuelles font appel à des mots inscrits sur des écrans pour échanger des plaisanteries ; débattre ; participer à des digressions philosophiques ; faire des affaires ; échanger des informations ; se soutenir moralement ; faire ensemble des projets ; conduire des remue-méninges ; médire d'autrui ; tomber amoureux ou flirter ; se faire des ami(e)s ; les perdre ; jouer ; créer un peu de quelque chose qui ressemble à de l'art et pour perdre pas mal de temps. Les membres des communautés virtuelles font sur le Réseau tout ce qu'on fait "en vrai" ; il y a juste le corps physique qu'on laisse derrière soi. Pas moyen de s'embrasser, pas de risque non plus de recevoir un coup de poing dans la figure, mais ça laisse tout de même la place pour beaucoup de choses. Pour les millions d'entre nous qui y ont été amenés, la richesse et la vitalité des cultures électroniques sont séduisantes, et peuvent même créer un état de dépendance. Le Well est une petite ville, mais il y a dans cette ville une porte qui s'ouvre désormais sur le brouhaha vivifiant du Réseau, dont les caractéristiques sont bien différentes de celles des villages virtuels d'il y a quelques années. J'ai maintenant d'excellents amis dans le monde entier que je n'aurais jamais rencontrés sans la médiation du réseau. Lorsqu'on part à l'étranger, lorsqu'on va à la rencontre d'une culture étrangère, l'avantage d'un tel cercle étendu de connaissances faites sur le Réseau est appréciable. Partout où je suis allé physiquement ces dernières années, j'ai retrouvé des gens que je connaissais déjà par contact électronique ; notre enthousiasme partagé pour les communautés virtuelles servait de lien, malgré les différences de langue et de coutumes. C'est maintenant une habitude : je rencontre des gens et j'apprends à les connaître des mois ou des années avant de les rencontrer physiquement. Ma vie d'aujourd'hui est radicalement différente de celle d'avant mes contacts sur le Réseau ; mes amis ne sont plus les mêmes, j'ai d'autres préoccupations. Je peux à un moment donné m'occuper d'organiser une partie de bridge chez moi pour la semaine suivante, et quelques instants plus tard participer à un débat houleux réunissant des participants de plusieurs pays. Je fais partie de mes communautés virtuelles, mais à l'inverse, et dans la mesure où leurs débats me restent en tête et se mêlent à mes préoccupations quotidiennes, elles font aussi partie de moi. Je suis "colonisé", et mon sens de la famille, dans ce qu'il a de plus fondamental, a été "virtualisé". J'ai pu observer des variantes du même phénomène de virtualisation de communautés touchant quelques centaines ou quelques milliers de personnes à Paris, à Londres, à Tokyo. Ce sont parfois des villes entières qui acquièrent le statut électronique. En Amérique, Santa Monica (Californie) et Cleveland (Ohio) sont les premières à inaugurer un service télématique municipal. À Santa Monica, le service abrite notamment un forum sur les problèmes des SDF auquel participent les SDF eux-mêmes, par l'intermédiaire de terminaux publics. Ce service est en connexion électronique avec Coara, un service régional analogue située dans une province reculée du Japon. Biwa- Net, dans la région de Kyoto, est relié de la même manière à une ville jumelée en Pennsylvanie. Ainsi le Réseau est-il à peine en train de s'éveiller à lui-même. À observer une communauté virtuelle donnée, son évolution, on éprouve l'excitation intellectuelle que peut procurer une recherche anthropologique en chambre ainsi qu'un certain sentiment de voyeurisme ; on a un peu l'impression de regarder un feuilleton américain pour lequel il n'y aurait pas de séparation nette entre les acteurs et les spectateurs. Pour le prix d'un >interactif n°1 Février 1995 71



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