Univers Interactif n°1 fév/mar 1995
Univers Interactif n°1 fév/mar 1995
  • Prix facial : 28 F

  • Parution : n°1 de fév/mar 1995

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Pressimage

  • Format : (204 x 266) mm

  • Nombre de pages : 116

  • Taille du fichier PDF : 102 Mo

  • Dans ce numéro : 20 médias (qui ne sont pas TF1), les étranges enfants du Japon techno et l'Académie français de l'interactivité.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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« Je vis seul. J'étudie par correspondance. Je n'ai pas d'amis. Je suis un otaku.yy >LA NUIT EST TOMBÉE et les inscriptions de cristaux liquides géantes de Roppongi viennent de s'allumer. Leurs reflets sur la cloison de papier de riz réveille Takashi. Il est vingt heures, l'heure pour ce tokyoite de 21 ans de se plonger dans le classement de ses photos préférées. Il en a plus de 6000. Devant la vidéo, immédiatement allumée sur un clip de sa "teen-idol" préférée, la place où Takashi s'assoit des journées se reconnait à un léger creux dans le sol. Dans la pièce, chaque recoin porte la marque d'un habitude. L'espace est confiné, l'existence répétitive. "Je vis seul. J'étudie par correspondance. Je n'ai pas d'amis. Je suis un Otaku." >Un fantôme hante le Japon des villes souterraines et de la fibre de verre : L'OTAKU. On n'en parle presque jamais car il ne dérange personne. Reclus dans sa chambre étroite, tapi derrière l'écran de son Mac, où il compulse, archive, et manipule inlassablement des informations et des photos, l'Otaku vit en montrant le moins souvent possible son regard et son apparence à ses contemporains. Il profite des technologies de l'information pour rester seul chez lui. Il est un terminal. Depuis son enfance, souvent solitaire et à l'abri de parents salarymen anonymes, l'Otaku a pris l'habitude de se suffire à lui-même, de vivre dans un univers entièrement fantasmatique, à peine relié au monde 46 >interactif n°1 Février 1995 par les écrans des télés ou consoles. Sa génération a été conditionnée pour mémoriser des milliers d'informations sans contexte en vue de l'examen d'entrée à l'université, et quelque chose l'a maintenu dans cette computation maniaque. La mentalité de l'Otaku a beaucoup à voir avec la façon dont les japonais conçoivent l'éducation. Deux obsessions récurentes caractérisent la vie scolaire nippone : le "par coeur" et le bizutage. Cette alternance permanente entre le machinal et l'humiliant est l'état ■é. de base de l'Otaku. Et lorsqu'il se fabrique enfin un univers personnel, ces deux éléments continuent à lui servir de points de repères. Sa conscience du temps passe par les collections : diverses piles de photos ou de BD s'élèvent dans son réduit à mesure qu'il vieillit. L'Otaku aime l'information comme les vampires aiment la chair fraiche... et il aime aussi parfois la chair fraiche comme l'a illustré le cas de Tsutomo Miyazaki, ce grand enfant informaticien de 27 ans, qui défraya la chronique l'an passé. Ce "S.M Otaku" a torturé, violé et, dit-on, mangé, quatre petites filles. On dit au Japon qu'un enfant sur huit est Otaku. On peut être "Computer- Otaku", "Idol-Otaku" (c'est l'Otaku obsédé de lolitas), Manga-Otaku ("Manga". Bd ultra-violentes et quasi muettes), Audio-Otaku, DJ-Otaku... Peu importe la direction, c'est la qualité de l'obsession qui compte. Elle doit pouvoir remplir une vie, se collectionner et convenir aux différents supports qui constituent les points cardinaux de l'existence Otaku : la vidéo, l'ordinateur, la console de jeux et la stéréo. Le fétichisme de l'Otaku ne ressemble pas à celui de ses cinés, fous de martinets ou de corsets. C'est un fétichisme intensifié par l'âge de l'information. L'Otaku ne souhaite pas rencontrer son idole, il souhaite en collectionner les icones. Il est en général vierge endurci et ne verrait pas d'intérêt à une quelconque rencontre. Il préfère de loin entrer dans son Mac les dates de tous les concerts, de tous les pressages discographiques, de toutes les coupures de presse, de tous les musiciens successifs qui ont joué avec son idole, dont il connait bien sur la taille de soutien-gorge mais aussi le tour de poignet. Il veut savoir, pas toucher, et ce savoir suffit. On a un peu parlé ces temps-ci des Otakus parisiens, de la rue Keller, près de la Bastille, où deux boutiques spécialisées dans le manga sont obligées de faire appel à des vigiles pour maîtriser le flot d'adolescents des deux sexes qui prend possession de la rue tous les samedis après-midi. Il faut pourtant nettement distinguer le simple mangaphile, souvent plus disciple de Dorothée que de Haruki Murakami, du véritable Otaku. L'underground Otaku n'est pas réductible aux simples amateurs de manga, même si celui-ci joue un rôle pivot dans l'univers Otaku. LE MANGA EST POUR AINSI DIRE LE RITUEL INITIATIQUE, une sorte de Bible à entrées multiples dans laquelle on peut choisir son chemin entre violence, autoérotisme, régression infantile, arts Quelques otakus français : (1. à d.) Dao, graphiste, Virginie & Peguy, Philippe, NDA prod.nthony, Vision Parallèle.
martiaux, cyber, zen détourné... L'élément spirituel parfois présent dans le manga joue également son rôle dans le caractère de l'Otaku moyen : la croyance boudhiste en la réincarnation est à mettre en parallèle avec le goût du manga pour la transformation. Comme chez les adolescents américains auto-surnommés "white trash", fans de BD et de Heavy Metal, l'idée que l'on peut cacher "un autre dans soi" est très répandue chez les Otakus. Les anthropologues américains ont fait remonter cette croyance en un mythe personnalisé du "Loup-Garou" aux sources même de la culture anglo-saxonne, c'est-à-dire aux Vikings. Le mot "Berserk", souvent utilisé pour exprimer la possession, le délire, la métamorphose est l'un des seuls mots américains hérité tel quel de la langue saxonne. Il revient très souvent dans les confessions'des sériai killers, ces assassins multiples, "gone berserk" au moment du crime. L'équivalent nippon se trouve dans la tradition mi-zen, mi-héroic fantasy "bricolée" par les auteurs et dessinateurs japonais modernes. Dans ce fantasme de métamorphose se fondent Disneyland, le manga, l'apocalypse, la culture américaine et son cortège d'illuminés, de sanguinaires, de satanistes... Inquiétant ? Peut-être, mais c'est aussi par ce biais là que l'Otaku parvient dans certains cas à sortir de l'univers dans lequel il a trop longtemps étouffé. >L'exemple de TSUYOSHI TAKASHIRO est édifiant. Il a laissé loin derrière, sans que lui-même puisse l'expliquer, son refuge d'Otaku. Aujourd'hui il est aujourd'hui à la tête d'une société de multimédia, Future Pirates, qui crée du contenu pour CD- Rom interactif ou pour des programmes de réalité virtuelle. Sa tenue, qui rappelle Gimini Cricket, convient parfaitement à son décor naturel : une sorte d'univers onirique à la Lewis Caroll où les casques de réalité virtuelle traînent à coté d'automates de Godzilla. "Je suis un Osoto, un Otaku devenu fou et qui s'est mis à communiquer." Tsuyoshi fait l'effet d'un génie de dessin animé. Ce prodige vous parle tantôt directement, tantôt par écran de mac interposé (il y prépare en bon ex-Otaku, ses conversations à l'avance). Son délire, ultra-cohérent, l'empêche de toucher le sol, il communique en vous fuyant "la tête la première". L'Osoto, cette curieuse métamorphose de l'Otaku, est plutôt rare au Japon. Mais la mutation n'est pas impossible. On trouve pas mal d'Osotos dans le milieu des nouveaux médias, de l'interactivité, où ils peuvent récupérer l'information abstraite accumulée >La croyance boudhiste en la RÉINCARNATION est à mettre en parallèle avec le goût du manga pour la TRANSFORMATION. ON I -iitatilio pendant des années dans leur chambre et la transformer en communication. Certaines entreprises sont même friandes d'Otakus "spéciaux" : ceux qui se montrent "dociles" sont employés littéralement comme des banques de données, et ceux qui montrent des facultés de communicationn, même délirantes, deviennent souvent de bons créateurs, à la fois précis et audacieux, capables de pervertir, de détourner les technologies ou les produits de l'ère interactive. Mais une chose effraie encore l'Otaku, même "passé de l'autre côté" : le regard. C'est d'ailleurs le sens originel du mot Otaku. Il provient du caractère chinois "maison", couramment utilisé par les Japonais comme la forme la plus protocolaire du "Vous", celle qui interdit même de se regarder dans les yeux. Avec l'expansion du phénomène Otaku, c'est peut-être la plus vieille technologie de communication, le regard, qui entame sa lente disparition.< >interactif n°1 Février 1995 47



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