Univers Interactif n°1 fév/mar 1995
Univers Interactif n°1 fév/mar 1995
  • Prix facial : 28 F

  • Parution : n°1 de fév/mar 1995

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Pressimage

  • Format : (204 x 266) mm

  • Nombre de pages : 116

  • Taille du fichier PDF : 102 Mo

  • Dans ce numéro : 20 médias (qui ne sont pas TF1), les étranges enfants du Japon techno et l'Académie français de l'interactivité.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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il fonctionnera, mais dont les canaux seront plus faciles d'accès.•- - Et puis par ailleurs il faut voir ceci : resté Gascon et dans mon "pays", qu'aurais-je fait ? Je n'avais qu'un espoir, c'était d'en sortir et de savoir quelle était la culture du Jura, de la Bretagne, et puis ensuite de l'Angleterre, de la Russie, ou de la Nouvelle- Zélande... Il faut défendre sa culture, mais aussi en sortir. Si l'on se pose la question de savoir ce qui est français par excellence, on a envie de répondre le XVII° siècle. Jamais la France n'a été plus France que quand elle a écrit avec la plume de La Fontaine, de Bossuet, de Corneille, de Fénelon, de Leibniz, etc. Mais tout de suite : Corneille, c'est un homme imprégné de culture espagnole, Molière de culture italienne, Racine parfaitement imprégné de culture grecque, Fénelon est un homme grec par excellence avec le Télémaque. Qui est Bossuet ? Un romain. Son français est du latin cicéronien traduit. Le XVII° siècle est italo-hispano-grecoromain et avec La Fontaine indien. Ce qui est français est d'inspiration poly-culturelle. Et l'Italien ou l'Espagnol étaient l'Anglais de maintenant... Le plus grand mathématicien de l'époque s'appelait Sacro Bosco ; pourquoi ? Parce qu'il était Anglais et qu'il avait honte de s'appeler Hollywood !!! Jamais l'Italie et l'Espagne n'ont eu autant d'influence sur la France qu'à l'époque de Lully ou de la Comedia dell'Arte, du théâtre espagnol, de Cervantès et de la musique italienne. C'est également vrai pour le XX° siècle : l'Académie française compte dans ses rangs des Belges, des Suisses, des Africains, etc. Ionesco est resté Roumain, Beckett est resté Irlandais, etc. Une culture est originale avec ses emprunts. Enfin la jouissance relativement aiguë de prendre ses renseignements dans des lieux très divers et de contourner les difficultés techniques liées à l'encombrement du Réseau me rend assez optimiste ; le seul problème est de ne pas favoriser un nouvel "impérialisme". Paul Mathias : On pourrait donc garder le jargon anglo-saxon dont on se sert pour "surfer sur le Net." Par exemple, on parle beaucoup des flamers dont l'activité, to flame, consiste à envoyer des messages exaspérants sur le Réseau dans le seul but d'emmerder le monde... Michel Serres : Le mot flambeur a été inventé pour qualifier les gens qui font ça au jeu. Je ne vois pas comment les gens disent'lamer, quand on a flambeur, qui désigne un type qui occupe le tapis comme ça en flambant... J'entrevois même que flamer est une copie du français flambeur...• Paul Mathias : Comment alors traduire flame hait, qui est le message appât ? Michel Serres:... C'est plutôt un attrape-nigaud, un truc comme ça. Paul Mathias : L'attrape-nigaud du flambeur... Michel Serres : On dit un attrape-couillon... "Aux États-Unis, de nombreux grands textes sont accessibles gratuitement en version intégrale, comme Moby Dick par exemple. Il y a des enjeux, et la France 42 >interactif n°1 Février 1995 Éric Guichard : Le Réseau sera plus facile d'accès grâce aux scientifiques. Car s'ils communiquent, ils créent en même temps des outils originaux de travail. Par exemple un nouveau langage qui permet de travailler sur les mots, Perl/, qui permet notamment d'interroger des textes, rechercher des mots... Or, Perl est, contrairement aux autres langages informatiques, presque naturel, malgré les ellipses que l'on y trouve. Et bien, des étudiants ont fabriqué une aide en ligne sur le Net qui facilite énormément l'utilisation de Perl, qui par ailleurs est distribué gratuitement. C'est comme le dictionnaire Webster, en accès complet sur le Net, qui est d'une facilité d'utilisation exemplaire. En France, la même chose se trouve sur CD-Rom seulement et coûte un prix prohibitif. La différence avec les pays anglo-saxons concerne d'ailleurs l'ensemble des documents, du moins littéraires, accessibles sur le Net : en France, il y Frantext, qui diffuse des gouttes de texte, quelques pages à peine, et fait payer la prestation de service. Aux États-Unis, de nombreux textes en version intégrale sont accessibles gratuitement et intégralement, comme Moby Dick par exemple. Il y a des enjeux, et la France prend du retard. Par exemple on pourrait constituer un dictionnaire du Français de la Francophonie. Par exemple "2° bureau" qui, au Cameroun, désigne la personne chez qui tu es quand tu prétends être au bureau, c'est-àdire "l'amant(e)" ; ou alors "gâté", qui qualifie l'homme blanc qui souffre de toutes les maladies possibles... Le français n'est plus hexagonal, mais international, et il est bon de le faire connaître. Mais il faut une volonté politique assez forte pour faire ça. "Je crois que plus nous utiliserons l'Intemet, plus nous défendrons le français d'une certaine façon, puisque nous laisserons sans cesse des traces de conversation dans notre langue." Michel Serres Chine Lanzman : Ce qui est formidable avec le Net, c'est qu'il est possible d'écrire en anglais d'une manière très correcte, tout en étant incapable de prononcer les mots de manière à pouvoir se faire comprendre. L'écriture efface en quelque sorte les différences... C'est ce qui fait d'ailleurs qu'il n'y pas véritablement de problème du français sur le Net. Ce qu'il faut simplement savoir : quand il y a un homme pour cent femmes on emploie le masculin. De la même façon, quand il y a un américain pour cent français, on va parler l'anglais. C'est tout. C'est pour ça par exemple que pour flame, il suffit de flame, et pas de flambe. il faut garder les mots américains... Pour bug, il faut dire bug, et non bogue, parce que ce n'est au fond pas la même chose... Qui a jamais marché sur un bogue ? tandis que les bugs, les cafards, c'est vraiment commun et emmerdant. Il faut garder les mots anglais, cela ajoute quelque chose au français... prend du retard." Eric Guichard
"Pour ce qui concerne l'Internet, il faut se dire que, tout canal, depuis Esope, est à la fois la meilleure et la ire des choses. est vrai du langage, du papier, et de tous les supports. Ce sont des canaux qui sont à la fois criminels et paradi- I siaques." Michel Serres Chine Lanzman : Justement, ce qui est bien avec la culture cyber, c'est les mots qu'elle permet d'inventer, comme par exemple biobreak : "je vais faire un biobreak", ça veut dire "j'arrête quelques instants, je retourne dans le "monde réel", et je reviens". Ou alors le fait qu'on applique des mots d'origine informatique à des humains, comme quand on dit ROMbrain, ou quand on dit "j'ai buggé toute la journée " pour dire que "j'ai merdé". D'ailleurs, "cyber" est juste un nouveau mot pour dire "informatique" et pour remplacer un mot devenu glauque et qui fait penser à des boutonneux qui pissent du code à longueur de journée. "Cybernaute", pour dire informaticien, a une connotation un peu artiste, un peu underground... Informatique devient presque la désignation d'une activité artistique... N'oublions pas non plus que l'on parle beaucoup, sur les réseaux, avec des emoticons2. On croit beaucoup plus au clin d'oeil qu'aux mots. C'est un message corporel. Les emoticons ont la même fonction sur le Net, parce que le corps y est absent. Ils composent un nouveau code international. Des hiéroglyphes que tout le monde peut apprendre. Une sorte de langage universel qui permet de pallier tous les problèmes linguistiques qui peuvent se poser sur le Net... Et surtout ils rajoutent quelque chose de chaleureux, comme dans un corps à corps. D'ailleurs, "emoticon" est le condensé d'émotion et d'icône... Paul Mathias : Sauf que la différence est que celui qui réagit n'est pas censé être le couillon dans le système, mais bien celui qui représente le "bon droit"... Michel Serres : Eh bien c'est ça un couillon... Le nigaud qui monte au filet, c'est celui qui monte au filet quel que soit le coup. C'est le Chevalier Bayard, le naïf ; il fitudrait dire attrapenaïf... Paul Mathias : Il existe également sur Usenet, où l'on discute de choses et d'autres, des kilt files, des fichiers à l'intérieur desquels on trouve les adresses Internet des gens indésirables parce qu'ils sont un peu trop flamers... Michel Serres : Vous n'avez pas dans la tête le nom et l'adresse des gens qui vous emmerdent ? Une kill file, c'est un pot de colle, par métonymie, parce qu'il est rempli d'emmerdeurs, de gens qui sont à la fois collants et collés. Paul Mathias : Que dire d'un bozon, une unité de stupidité ? Michel Serres : Il suffit de mettre un -c- à la place du -z-. Nous sommes bons pour dire ça... Paul Mathias : Une expression intéressante est celle de ROM brain, c'est-à-dire le type dont le cerveau n'est qu'une Read Only Memory, une mémoire résidante sur laquelle on ne peut rien faire... Michel Serres : J'ai fait passer le Concours avec un type comme ça. J'ai fini par bien le connaître ; il n'avait jamais une idée, jamais une trouvaille linguistique, aucune imagination, il n'était que mémoire, d'une connerie — c'était beaucoup plus fort que la connerie, il avait la mémoire stable... Il y a bien en français des noms pour désigner des gens comme ça... Paul Mathias : Des érudits ! Michel Serres : Ne le dites pas à vos collègues... Paul Mathias : Et JOOTT, Just One Of Those Things, qu'on prononce en anglais "jute" ? Ça permet de désigner un de ces phénomènes incompréhensibles qui ont lieu intempestivement dans le système d'exploitation d'un ordinateur, et causent généralement un "crash"... Michel Serres : Ah mais il y a un mot pour ça, c'est hapax : un hapax est dans un dictionnaire un mot qui dans le corpus entier d'une langue n'a absolument qu'une seule utilisation, et qu'on ne peut donc traduire, sinon par le contexte. One of those things, et la seule. C'est ça l'hapax. Il est ainsi presque toujours facile de traduire les ternies anglais, même quand ils relèvent d'un jargon à peine naissant. Paul Mathias : Il reste néanmoins que nous nous trouvons face à une "nouvelle donne". en tout cas à un nouveau défi linguistique, qui semble bien mettre en jeu notre identité... Michel Serres : En définissant l'identité, il faut faire attention de ne pas commettre la faute logique, mais aussi politique et morale de réduire un individu à son sexe ou sa couleur. Nous sommes ce que nous avons fait, mais aussi ce que nos goûts font de nous. C'est ainsi que nous bifurquons les uns des autres. Dans cet ordre d'idées, et pour ce qui concerne l'Internet, il faut se dire que tout canal, depuis Esope, est à la fois la meilleure et la pire des choses. C'est vrai du langage, du papier, et de tous les supports. Ce sont des canaux qui sont à la fois criminels et paradisiaques.• L "Ce qui est bien avec la culture cyber, c'est les moquts'eI Ie perme d'inventer, comme par exemple biobreak : je vais faire un biobreak." Chine Lanzman 1 Practical Extraction and Report Language : logiciel gratuit (DomPub) qui permet de transformer un texte en une sorte de base de donnée pouvant ensuite être interrogée pour livrer par exemple des occurrences terminologiques et leur fréquence. 2 Signes de ponctuation qui, mis ensemble, forment un image, souvent un visage. Par exemple: : -) >interactif n°1 Février 1995 43



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