Univers Interactif n°1 fév/mar 1995
Univers Interactif n°1 fév/mar 1995
  • Prix facial : 28 F

  • Parution : n°1 de fév/mar 1995

  • Périodicité : mensuel

  • Editeur : Pressimage

  • Format : (204 x 266) mm

  • Nombre de pages : 116

  • Taille du fichier PDF : 102 Mo

  • Dans ce numéro : 20 médias (qui ne sont pas TF1), les étranges enfants du Japon techno et l'Académie français de l'interactivité.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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(Li Paul Mathias : Le public français découvre l'Internet, un réseau international de communications en tous genres, un lieu d'interactivité potentiellement ouvert à tous. Il est pourtant encore peu pratiqué, et la première difficulté qu'on y rencontre est sa forme chaotique. Des informations y apparaissent en boucles, en arborescences infinies. Ne risque-t-on pas, en conséquence, de se déposséder de soi, de sombrer dans un abîme d'informations et de frivolité, et de n'avoir qu'un usage médiocre et dérisoire de ce qu'on prétend être un "outil de travail" ? Michel Serres : Non. Le réseau est une mémoire. Tout ce que nous appelons des facultés, ce n'est pas forcément des attributs du sujet. L'intelligence est dans les objets, dans les fabrications, aussi bien que dans le cerveau. Il en est de même de la mémoire : un océan, un glacier, un désert, sont une mémoire. Tout comme le Réseau. Nous découvrons que tout ce qui constituait l'architecture classique du sujet connaissant n'est pas du tout spécifique au sujet, mais doit se situer dans l'objet naturel ou construit. Cela constitue une révision déchirante de toute la philosophie de la connaissance classique et est à verser au dossier des sciences cognitives contemporaines. Il y a une révolution concernant aujourd'hui ce que sont la connaissance, la mémoire, l'intelligence.• - J Et puis l'ordre et le chaos... Je crois que l'Internet n'est rien de plus que le plus gros dictionnaire que vous pouvez mettre sous les fesses de votre petit dernier pour qu'il mange la purée !!! Mais c'est un très gros dictionnaire, et comme il est en formation, effectivement il y a un certain type de chaos. Mais à mesure qu'il est utilisé on y met de l'ordre d'une certaine manière, assez rapidement, sous la forme notamment d'arborescences que l'on peut maîtriser... Paul Mathias : Si il est relativement ouvert et accessible à beaucoup, l'Internet n'a-t-il tout de même pas une identité anglo-saxone ? Michel Serres : Il faut penser ici à deux choses. Premièrement la propriété du réseau. Il appartient à telle compagnie, et il faut la payer pour obtenir tel service. Comment tourner cette difficulté, c'est-à-dire cet "impérialisme de l'lnternet" ? • Je me suis efforcéde donner à cette question une réponse pratique, et non théorique. Le gouvernement Français m'a chargé il y a trois ou quatre ans d'une mission pour essayer d'organiser en France la fameuse "Université Populaire À Distance" ; cette affaire n'a pas eu de suite en France. Mais au moment où la France s'en désintéressait, l'UNESCO m'a demandé de participer à une réunion internationale pour essayer de trouver de nouvelles idées pour la relance de cette institution. J'ai proposé à l'UNESCO de devenir elle-même une sorte de centre mondial d'enseignement à distance. J'ai eu une très bonne écoute et c'est en route. J'ai proposé que l'UNESCO joue par rapport au monde entier le rôle que joue en France l'État pour lutter contre l'impérialisme de tel ou tel propriétaire particulier. Vous vous rappelez que l'État est devenu titulaire de l'enseignement laïc pour lutter contre des groupes de pression ; de même, du point de vue mondial, s'il y a des groupes de pression pour diffuser de l'enseignement qui appartiendrait à des multinationales, la seule manière de lutter contre cela est de dire à l'UNESCO : "vous êtes l'instance qui garantirait la neutralité de cet enseignement". Pour lutter contre la propriété qui risque de devenir "impérialiste" de certains pays sur le Réseau, j'ai joué l'UNESCO.• Ensuite, je crois que l'important dans le monde de demain sera de lutter de plus en'je crois que l'important dans le monde de demain sera de r - r - lutter de plus en plus pour la marqueterie multiculturelle." Michel Serres Éric Guichard : Un grand intérêt du Net est de donner le modèle d'une pensée purement arborescente, sans haut ni bas, sans début ni fin, qui pourrait être un modèle original de la pensée en général et des connexions conceptuelles qui s'y opèrent. Modèle d'une pensée humaine flottante. Chine Lanzman : Les pirates, les hackers, sont nos sauveurs !!! Ce sont nos anti big brother, qui permettent à l'informatique de rester ouverte et grand public, et de ne pas être prise par de grandes corporations ou des institutions comme instruments de pouvoir. Parce qu'ils peuvent rentrer dans les systèmes et les découvrir. Mettons qu'une société cherche à créer une immense base de données où tout le monde serait fiché. Il y aura toujours des pirates pour y entrer et casser le truc. Les pirates sont très divers socialement, et de partout peuvent s'intéresser à la chose et la mettre en péril. Ils sont un peu comme des révolutionnaires... Ils ne laissent pas le gouvernement s'organiser comme il l'entend... Éric Guichard : Un réseau, c'est ce qu'en font sont ceux qui le font. Alors de deux choses l'une. Ou bien vous considérez l'accès comme commercial, et vous êtes tributaire des outils que va vous fournir l'entreprise par laquelle vous passez pour vous connecter, et il y a sans doute là un risque d'impérialisme, au moins commercial. Ou vous pensez au Réseau comme à un ensemble de serveurs, de stations de connexion sur lesquelles veillent de bons ingénieurs. Il suffirait que l'UNESCO engage un nombre d'ailleurs limité de bons informaticiens, et ils sauront rendre homogènes des sources d'informations hétérogènes. Grâce notamment aux nouveaux langages informatiques qui permettent d'assurer le lien entre des langues matériellement très différentes qu'ils traitent de manière à les rapprocher les unes des autres. Dans cette optique, l'idée d'un enseignement à distance est donc très bonne et tout à fait à notre portée, et renvoie très justement aux projets politiques et pédagogiques de la Ill° République. Cela dit, il ne faut pas oublier "l'homme" qui fait que les choses marchent. Quand on pense à l'Internet, on oublie deux choses. Premièrement, on a affaire à de l'information très diverse, qui va des logiciels gratuits et pointus aux têtes de Mickey et photos de sexe qu'on y "téléchargera". Ensuite, très peu de monde a réellement un accès à Internet, souvent par un manque de moyens humains, du moins pour ce qui concerne les institutions qui possèdent déjà le matériel informatique. Les machines ne suffisent pas, il faut créer des emplois et mettre derrière elles les hommes qui ont un savoir. Alors ceux qui ne savent pas pourront à leur tour apprendre. "Le réseau est une mémoire." 40 >interactif n°1 Février 1995
"Le net ne donne pas la même crédibilité que le papier, en tout cas pas de la même façon. D'où les problèmes de censure." Chine Lanzman "Il ne faut pas oublier ce que peut être l'absence totale de comptage : c'est la mort. Il vaut mieux être fiché au Ministère de l'Intérieur, ce n'est pas une perte de la liberté, c'est aussi une garantie." Michel Serres Chine Lanzman : L'enseignement à distance, c'est très bien, mais en raison des difficultés d'accès cela contribue à créer une société à deux vitesses. En revanche, le Net produit de nouveaux métiers, comme celui de Net Rider, personne chargée de chercher des informations sur le Net. Des Net Riders rapportent sur les forums des plus grands services commerciaux des adresses glanées à droite ou à gauche. Car l'information sur le net est très problématique. Souvent il n'y a plus la caution de l'écrit, et comme il y a surabondance d'informations qui restent•virtuelles•, il faut contrôler. Précisément à un moment où se dissipent les instances de contrôle. Le Net ne donne pas la même crédibilité que le papier, en tout cas pas de la méme façon. D'où les problèmes de censure, et de savoir qui est responsable de la parole. Du coup est apparue la Netiquette, absolument nécessaire... Il y aurait d'ailleurs un autre métier, qui consisterait à alimenter les forums avec des informations adéquates — professionnaliser pour rendre intéressant. Mais du coup il faut répercuter les coûts, et les forums deviennent eux-mêmes payants. D'une manière plus générale, le problème de l'ordre est important. Si ça ne s'ordonne pas spontanément, les réseaux commerciaux vont prendre le pas. plus pour la marqueterie multicultuelle. Nous refuserons de plus en plus que l'universel soit lisse, et qu'il n'y ait rien de nouveau sous ce soleil là. Il faudra qu'il y ait de plus en plus de soleils. Je crois que plus nous utiliserons l'Internet, plus nous défendrons notre langue d'une certaine façon, puisque nous laisserons sans cesse des traces de conversation dans notre langue. D'ailleurs pour ce qui concerne le sens des mots les choses sont claires. Chaque fois qu'une chose arrive avec son nom, une chose nouvelle, il n'y a pas de problème — je suis d'accord pour dire corner, je ne vois pas pourquoi on changerait le mot corner, cela ne détruit pas un mot français. Mais, par exemple, on m'a récemment dit dans une maison d'édition qu'il fallait que j'apporte mon book... J'ai alors répondu : "C'est donc que vous élevez des chèvres..." Quand un mot nouveau arrive, il faut le garder, mais sans détruire celui qui existe déjà : c'est une règle simple. Maintenant, il ne faut pas se cacher l'extrême difficulté de la chose. Quand dans une réunion internationale plusieurs langues sont utilisées le nombre de papiers, de traducteurs, etc. est tel que nous ne nous entendons plus. Il y a là une sorte de mur qui s'oppose à nous, et je ne sais plus très bien répondre à cette question. L'expérience du multilinguisme a une certaine limite. Paul Mathias : Si le Net rend possibles de nouvelles formes d'enseignement à distance, comment pourra-t-on s'assurer de sanctionner avec équité le savoir ou l'ignorance de l'apprenti ? Michel Serres : C'est une question essentielle, qui a été posée et résolue. Les techniques d'enseignement à distance sont dominées. Mais comment contrôler cet enseignement ? Michel Authier, Pierre Lévy et moi-même avons mis au point un logiciel de contrôle d'examen qui s'appelle "les arbres de connaissances" et dont vous avez la description complète dans un livre qui s'intitule Les arbres de connaissances aux éditions de la Découverte. C'est un système à puce breveté et au point qui est déjà utilisé dans certaines communes et à l'étranger ainsi que dans certaines entreprises. Paul Mathias : N'est-ce pas un moyen de mieux contrôler autrui ? Michel Serres : Oui, mais il est bien entendu que nous sommes protégés par la Commission Informatique et Libertés, instance qui gouverne en ces matières. Songez-y : vous êtes fiché partout, à la Sécurité Sociale, au Ministère de l'Intérieur, et ce n'est pas pour autant que vous avez perdu de votre indépendance. Un jour dans la brousse, cet Africain dans sa paillote m'a dit : "Tu en as de la chance, toi Toubab, parce que vous dans vos pays vous êtes comptés. Parce que quand on n'est pas compté, aussitôt après on est assassiné..." Il ne faut pas oublier ce que peut être l'absence totale de comptage : c'est la mort. Il vaut mieux être fiché au Ministère de l'Intérieur, ce n'est pas une perte de la liberté, c'est aussi une garantie. Les sciences modernes ont oublié ce qu'est un village, ce que fut Athènes dans l'Antiquité. Athènes dans l'Antiquité n'avait pas de police, et c'était terrifiant, parce que n'importe qui pouvait attaquer n'importe qui devant l'Assemblée du Peuple. Ces citoyens dont vous louez la vertu étaient tous des mouchards... parce que quand il n'y a pas de police, tout le monde est mouchard. Dans l'histoire moderne on oublie toujours ça : Athènes était un enfer, exactement comme un petit village maintenant : il n'y a pas de police. La police est d'une certaine manière une délivrance... Depuis Sartre, les "intellectuels" n'ont plus eu la moindre idée de ce qu'est la vie à la campagne ; ils étaient tous bourgeois... Paul Mathias : Pouvons-nous maintenant espérer que du fait de sa variété culturelle, l'Internet nous aidera à faire germer une nouvelle culture, différente à la fois par ses contenus et par sa forme ? Michel Serres : L'enjeu immense de cette affaire est la mise en place d'un multiculturalisme déterminé, dont je ne sais comment >interactif n°1 Février 1995 41



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