Travail n°26 sep/oct/nov 1998
Travail n°26 sep/oct/nov 1998
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°26 de sep/oct/nov 1998

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : Bureau international du Travail

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 36

  • Taille du fichier PDF : 3 Mo

  • Dans ce numéro : la violence au travail, elle existe partout dans le monde.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Viet Nam – Ce bambin souriant sera-t-il demain vendu à des trafiquants ? Symptôme de la souffrance du Cambodge Le fait que ces enfants soient cambodgiens n’a rien de surprenant pas plus que leur lieu de destination, la Thaïlande demeurant, malgré la crise, le centre économique de la région. Le Cambodge a beaucoup de mal à se remettre de sa longue guerre civile. Une grande partie de la population est en proie à la pauvreté, à la malnutrition et à la maladie, sans grandes perspectives d’amélioration. L’espérance de vie est de 53 ans, le taux d’alphabétisation de 35% et les neuf dixièmes de la population vivent dans des zones rurales encore truffées de mines terrestres. L’indice de développement humain du Cambodge – indice à l’aide duquel le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) classifie les niveaux de vie – est de 153 sur 175. « Auparavant, seulement quelques enfants arrivaient de temps en temps, mais c’est en train de devenir un véritable business », affirme Claudia Coenjaerts, coordinatrice du Programme international pour l’abolition du travail des enfants (IPEC) au Bureau régional de l’OIT pour l’Asie. « De plus en plus de malfaiteurs choisissent cette façon de gagner de l’argent et la police ne s’en inquiète pas. C’est facile : il suffit d’aller chercher les enfants à la frontière. Il s’agit-là de l’une des formes les plus atroces de travail forcé. » La traite des enfants est toujours une chose ignoble mais lorsque ces enfants sont transformés en mendiants, elle est encore plus sinistre qu’on ne peut l’imaginer. La doctoresse Dominica Garcia, du Service jésuite des réfugiés, s’occupe des 18 enfants au centre de détention des immigrés de Bangkok. Récemment, elle a soigné deux petits garçons de 4 et 8 ans présentant des difformités qui n’étaient pas naturelles. « J’espère m’être trompée, dit-elle, mais j’ai eu l’impression que ces enfants avaient été délibérément mutilés. » Leurs pieds étaient enflés, une partie de leurs doigts semblaient avoir été tranchés et ils avaient sur la peau une marque profonde qui aurait pu être laissée par un lien noué très serré. La traite des enfants est toujours une chose ignoble, mais transformer des enfants en mendiants est parfois encore plus sinistre qu’on ne l’imagine. Tandis que les douaniers surveillent la file d’enfants silencieux, Veng, un solide gaillard de 15 ans, jette un regard inquiet autour de lui. C’est un vieux routier de la Thaïlande ; il avait 10 ans la première fois qu’il a quitté le Cambodge. « Alors que je me baignais dans le fleuve, un Vietnamien est venu dans l’eau et m’en a tiré de force », raconte Veng. « Il m’a mis quelque chose sur le visage et je me suis senti mal. Alors il m’a fait monter dans un taxi et emmené à Bangkok. » « Il m’a appris à mendier, m’a montré où poser ma tasse et comment réclamer de l’argent. J’avais peur de le faire mais il me battait si je ne gagnais rien. Il prenait tout pour lui et me donnait à manger, mais jamais assez. J’avais toujours faim. » Aujourd’hui, Veng passe la frontière tout seul. Libéré de son agent, il préfère Hans van der Glind, OIT-IPEC, Asie du Sud-Est mendier à Bangkok plutôt que mourir de faim à Phnom Penh. Ne connaissant ni la langue ni les coutumes du pays dans lequel ils se trouvent, ces enfants se laissent facilement tromper et sont souvent traités comme des esclaves. Ils sont tellement isolés qu’ils ne savent pas à qui demander de l’aide. Un rapport que vient de publier le BIT définit la traite des enfants comme « le recrutement et le transport légal ou clandestin d’un enfant – consentant ou non – à travers une frontière, généralement mais pas toujours organisés par un intermédiaire : parents, membre de la famille, enseignant, proxénète ou autorité locale. A destination, l’enfant est contraint par la force ou la tromperie à exécuter certaines tâches dans des conditions d’exploitation. » Captifs, les enfants ne reçoivent parfois pas plus de 0,25 dollar d’argent de poche par jour. En revanche, ils remettent au moins 20 dollars par jour à leur agent. Certains, comme Veng, acquièrent de l’expérience et parviennent à s’échapper pour se mettre à leur propre compte. Ils apprennent à éviter la police et deviennent parfois eux-mêmes des trafiquants, qui gagnent leur vie en faisant la navette entre Bangkok et la frontière. Ils dorment sous les ponts, dans les parcs ou le long des routes avec d’autres marginaux sans logis. Comme ils sont clandestins, ils sont appelés à se déplacer sans cesse et risquent de tomber dans le trafic de drogue ou la prostitution. Exploitation des enfants Selon le BIT, parmi les enfants astreints au travail, la condition de ceux qui sont emmenés à l’étranger est la plus grave. Les auteurs d’un rapport commandé par l’OIT- IPEC à l’Institut de recherches démographiques et sociales de l’Université Mahidol, en Thaïlande, ont en effet constaté que, ne connaissant ni la langue ni les coutumes du pays dans lequel ils se trouvent, ces enfants se laissent facilement tromper et sont souvent traités comme des esclaves. Ils sont tellement isolés qu’ils ne savent pas à qui demander de l’aide. Ils sont souvent en butte à la discrimination et malmenés. Certains sont kidnappés ou soumis de force, mais la plupart sont vendus ou tout simplement donnés par leur famille. C’est leur mère qui a envoyé Don, 14 ans, et sa sœur de 10 ans à Bangkok. « Comme c’était la fin de l’année scolaire, mon voisin a proposé de m’emmener », raconte Don. « Mes parents m’ont dit d’y aller parce qu’ils avaient besoin TRAVAIL – N o 26 – 1998
d’argent. » La police thaïlandaise a surpris Don en train de mendier et comme, pour s’enfuir, il aurait dû abandonner sa petite sœur, ils ont été pris tous les deux. Cherchant à mettre fin à ce commerce, l’OIT-IPEC a récemment réuni des experts de toute la région du Mékong pour définir les modalités d’une coopération. L’action de l’OIT-IPEC TRAVAIL – N o 26 – 1998 La difficulté tient en partie au fait que ces enfants sont cachés, ce qui les rend très difficiles à recenser. Enfants dans les rues de Bangkok. OIT-IPEC Keystone Avec l’appui du gouvernement du Royaume-Uni, l’OIT-IPEC a lancé un projet de lutte contre la traite des enfants et leur exploitation par la prostitution et d’autres formes de travail forcé en Asie du Sud et dans la sous-région du Mékong. La première phase consistera en la réalisation de travaux de recherche sur la base desquels seront ensuite élaborés des programmes d’action. Une réunion a été organisée pour consulter les experts de la sousrégion. Des activités similaires sont organisées séparément en Asie du Sud, où la consultation aura lieu au mois d’octobre. L’OIT-IPEC a acquis une vaste expérience de la lutte contre le travail des enfants en Asie et dans d’autres régions du monde en travaillant avec des partenaires locaux dans le cadre de programmes nationaux. Pour que les résultats soient durables, l’accent est mis sur une série d’éléments clés : la volonté du gouvernement, l’analyse de la situation, l’existence d’un plan d’action national, le renforcement des capacités, la sensibilisation, la législation et l’application de la loi, l’action concrète sur le terrain, la reproduction et l’extension, la généralisation d’activités pilotes ayant donné de bons résultats. Les leçons tirées de six années d’expérience, en particulier à la faveur de programmes concernant les formes les plus intolérables de travail des enfants, constitueront le socle sur lequel sera construit un programme cohérent de lutte contre la traite des enfants. De nombreuses activités nationales, bilatérales et régionales ont été conçues avec les experts consultés. La stratégie de l’IPEC consiste à combattre la traite des enfants sur trois fronts : par des programmes d’assistance directe, à la fois préventifs et curatifs, par des campagnes de sensibilisation et par l’appui institutionnel dans les domaines de la législation, de la création de réseaux et de la collecte de données et de renseignements. L’harmonisation des différentes législations nationales, la conclusion d’accords bilatéraux, la mise sur pied de mécanismes servant à prévenir la traite et à faciliter le retour des victimes ainsi que la coordination de toutes ces interventions constitueront de très précieux moyens d’action. « Il faudra que nous voyions ce qui marche et ce qui ne marche pas », dit M me Coenjaerts. « La difficulté tient en partie au fait que ces enfants sont cachés, ce qui les rend très difficiles à recenser. Il faudra intervenir à la fois à l’échelon national et au niveau de la sous-région pour amener les pays concernés à prévenir le problème, à harmoniser leurs législations, à coordonner l’information et à passer des accords bilatéraux. » Au niveau communautaire, on peut par exemple faire comprendre aux enfants et à leurs parents ce qu’ils risquent en allant en ville et organiser une surveillance au sein de la communauté. Les recruteurs trompent souvent les parents et ne tiennent pas les promesses de travail et d’argent qu’ils leur font. Il faut aussi faciliter la réinsertion sociale des enfants une fois qu’ils rentrent chez eux. En effet, ces enfants qui ont été forcés à mener une existence de délinquants ont beaucoup de mal à reprendre une vie normale. A cause de l’illégalité et de la fluidité de ce commerce, combattre la traite des enfants exige un effort concerté des gouvernements et des ONG de part et d’autre des frontières. Toutefois, rares sont les personnes qui ont une expérience de terrain et peu d’organisations s’occupent des enfants mendiants, mais cela pourrait changer en raison de l’aggravation du problème. Le travail des enfants est l’une des préoccupations majeures de la communauté internationale. Au mois de juin, les participants à la Conférence internationale du Travail se sont prononcés en faveur de l’adoption d’une nouvelle convention de l’OIT, qui criminaliserait les formes les plus graves de travail des enfants, à savoir notamment l’esclavage et les pratiques analogues, la vente et la traite des enfants, le travail forcé ou obligatoire, la servitude pour dettes et le servage. Cette convention viendrait renforcer la convention n°138 sur l’âge minimum, 1973, dont le but ultime est l’abolition du travail des enfants. Elle offrirait une protection immédiate contre les formes extrêmes de ce fléau, en attendant que se fassent sentir les effets plus profonds et à plus long terme de la convention n°138. ❑ 19



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