Travail n°26 sep/oct/nov 1998
Travail n°26 sep/oct/nov 1998
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°26 de sep/oct/nov 1998

  • Périodicité : semestriel

  • Editeur : Bureau international du Travail

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 36

  • Taille du fichier PDF : 3 Mo

  • Dans ce numéro : la violence au travail, elle existe partout dans le monde.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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La prostitution enfantine Le BIT fait observer que si les adultes ont le choix de leur travail, les enfants, eux, sont toujours des victimes de la prostitution. « La prostitution enfantine est différente de la prostitution des adultes et devrait être considérée comme un problème beaucoup plus grave. » Il est évident que contrairement aux adultes, les enfants sont « beaucoup plus vulnérables et sont sans défense face à l’omnipotence de l’industrie du sexe. Ils sont souvent victimes de la servitude pour dettes, de la traite, de mauvais traitements et de la torture. L’exploitation sexuelle à des fins commerciales constitue une très grave forme de violence qui met l’existence des enfants en danger et dont, de toute façon, ceux-ci se ressentent toute leur vie. » Comme pour la prostitution des adultes, il n’est pas possible d’avoir des chiffres précis. Aux Philippines, le nombre des enfants victimes de la prostitution était de 75 000 en 1997. En Thaïlande, il a été estimé entre 30 000 et 35 000 en 1993 et, en Indonésie, une enquête conduite en 1992 a révélé qu’un dixième des personnes prostituées avaient moins de 17 ans et que parmi les plus âgées, un cinquième avaient commencé avant l’âge de 17 ans. En Malaisie, plus de la moitié des personnes « libérées » de divers établissements avaient moins de 18 ans. 3,3 milliards de dollars des Etats-Unis par an, soit entre 0,8 et 2,4% du PIB, la majeure partie des gains des prostituées passant des maisons de prostitution urbaines dans lesquelles elles travaillent aux villages où vit leurs familles. Dans la seule région 12 de Djakarta, les activités liées au commerce du sexe représenteraient un chiffre d’affaires annuel de 91 millions de dollars. Une industrie aux profits alléchants Alors que de nos jours, les études mettent généralement l’accent sur la tragédie que vivent les prostituées et en particulier sur le sort de femmes et d’enfants qui ont été dupés ou sont contraints d’effectuer ce travail par la force, l’enquête du BIT montre que, bien souvent, ces personnes décident de se prostituer par réalisme, en assez bonne connaissance de cause. Environ la moitié des prostituées malaisiennes qui ont été interrogées pour les besoins de cette enquête disent avoir appris « par des amis le moyen de gagner facilement de l’argent », et il en est de même dans les autres pays étudiés. Malgré l’opprobre et le danger qui le caractérisent, le travail sexuel est généralement mieux rétribué que la plupart des emplois auxquels ont accès des femmes jeunes, souvent sans instruction. Dans les quatre pays concernés, il rapporte beaucoup plus que toute autre forme de travail non qualifié. Bien souvent, le travail sexuel est le seul débouché possible pour les femmes qui doivent faire face à la pauvreté et au chômage, dont le mariage a échoué et qui doivent s’acquitter des responsabilités familiales, en l’absence de toute assistance sociale. Pour les mères célibataires, il constitue souvent une option plus souple, plus lucrative et moins prenante que le travail en usine ou au service de quelqu’un. Bien souvent, le travail sexuel est le seul débouché possible pour les femmes Jacques Maillard (Suite de la page 11) ble de s’attaquer à ce problème sans tenir compte de la manière dont est structuré le secteur tout entier. Il faut aussi admettre que les politiques macroéconomiques des Etats peuvent indirectement favoriser le développement de cette industrie. Travail : De quels types de politiques macroéconomiques voulezvous parler ? M me Lin Lim : Soyons clairs. Dans aucun des pays étudiés, le gouvernement ne cherche délibérément à favoriser le développement de l’industrie du sexe. Aux Philippines et en Thaïlande, la prostitution est illégale. Pourtant, les mesures prises en faveur du tourisme, des migrations pour l’emploi, de l’exportation de la maind’œuvre féminine à la recherche de devises ont indirectement contribué à l’essor de la prostitution. En outre, en creusant les écarts de revenu entre zones rurales et zones urbaines, les politiques de développement de certains pays ont provoqué la marginalisation d’une partie de la maind’œuvre. Le manque de débouchés pour les travailleurs peu instruits et, surtout, l’absence de sécurité sociale ou de filets de sécurité pour les pauvres a sans doute contribué à la transformation de la prostitution en un véritable secteur économique. Travail : Comment la prostitution a-t-elle évolué au fil des ans dans cette région ? M me Lin Lim : Ce rapport a été écrit avant l’actuelle crise économique. Mais on savait déjà que la crise du milieu des années quatre-vingt avait provoqué une recrudescence de la prostitution, en particulier chez les femmes qui rapatriaient de l’argent dans les zones rurales pour assurer la survie de leur famille. Il y a donc lieu de craindre qu’en perdant leur emploi, les gens ne soient poussés à la prostitution pour garantir non seulement leur propre survie mais aussi celle de leur famille. Bien entendu, le danger est que de plus en plus de personnes s’adonnent à la prostitution à cause d’une aggravation de la pauvreté. Travail : Que font les gouvernements ? M me Lin Lim : Pour les gouvernements, la prostitution a toujours été un sujet difficile parce que c’est une question d’ordre économique à la fois délicate et complexe en raison des préjugés sociaux qu’elle véhicule et (Suite page 13) TRAVAIL – N o 26 – 1998
Des enquêtes conduites dans les établissements de l’industrie du sexe ont révélé qu’une importante proportion des travailleurs qui s’y trouvent aimeraient quitter le métier s’ils le pouvaient, mais que beaucoup d’entre eux s’inquiètent de la perte de gain qu’ils subiraient en changeant de travail. Néanmoins, ces enquêtes ont également démontré que, pour la plupart des femmes interrogées, la prostitution constitue l’une des formes de travail les plus aliénantes qui soient. Plus de 50% des masseuses interrogées aux Philippines disent travailler « le cœur lourd » et 20% disent avoir « des problèmes de conscience parce qu’avoir des rapports sexuels avec des clients est un péché ». Dans le même pays, plus de la moitié des entraîneuses interrogées ne ressentent « rien » lorsqu’elles ont des rapports sexuels avec un client et les autres disent que cela les déprime. Selon le sondage effectué auprès des masseuses, 34% ont choisi ce métier poussées par la nécessité de pourvoir aux besoins de parents démunis, 8% pour élever leurs enfants et 28% pour entretenir leur mari ou petit ami. Plus de 20% estiment qu’elles sont bien payées mais seulement 2% trouvent que c’est un travail facile et 2% déclarent l’aimer. Plus d’un tiers rapportent avoir été victimes d’actes de violence ou de harcèlement, le plus souvent de la part de la police mais aussi des autorités municipales et de gangsters. Selon une enquête réalisée dans des salons de massage et des maisons de prostitution thaïlandais, « la plupart des femmes sont là pour des raisons économiques ». Celles qui travaillent dans des maisons de prostitution sont plus nombreuses à dire qu’elles sont devenues prostituées pour pouvoir subvenir aux besoins de leurs enfants, alors que celles des salons de massage sont souvent motivées par le salaire élevé qui leur permet de s’occuper de leurs parents. La quasi-totalité des femmes interrogées ont déclaré qu’elles connaissaient le genre de travail qui les attendait avant d’accepter TRAVAIL – N o 26 – 1998 l’emploi. Près de la moitié des employées des maisons de prostitution et un quart des masseuses travaillaient auparavant dans le secteur agricole. Quant aux masseuses, 17% travaillaient auparavant dans de petites entreprises familiales ou artisanales et 11% étaient des employées de maison. En Thaïlande et ailleurs, le raisonnement est le suivant : en échange d’un travail qui est désapprouvé par la société et qui comporte des risques sanitaires notoires, « les travailleuses attendent une rémunération plus importante que celle d’un autre emploi ». Cette attente est satisfaite dans presque toutes les branches du commerce du sexe, et grâce aux gains des femmes qui travaillent dans ce secteur, de nombreuses familles rurales ont un niveau de vie relativement élevé. Ces gains varient considé- Prostitution et féminisation des migrations Il est intéressant de noter que dans les quatre pays étudiés, très peu de femmes, voire aucune, ne se prostituaient dans leurs villes ou villages d’origine. Les prostituées sont généralement recrutées dans les campagnes pour être emmenées dans les grandes villes ou lorsqu’elles arrivent pour la première fois à la ville, jeunes et vulnérables, à la recherche d’un premier emploi. Les auteurs démontrent en outre que la traite des femmes et des enfants au profit de l’industrie du sexe est en augmentation. Des organisations clandestines associées à des réseaux « d’une efficacité redoutable », bénéficiant souvent d’une couverture officielle, recrutent, transportent, vendent les femmes et les enfants par-delà les frontières. De 20 000 à 30 000 femmes birmanes travaillent dans l’industrie thaïlandaise du sexe ; presque toutes sont des immigrées clandestines risquant à tout moment d’être arrêtées et expulsées et 50 pour cent seraient porteuses du virus HIV. En Inde, 100 000 Népalaises travaillent en tant que prostituées et 5 000 autres sont introduites illégalement dans le pays chaque année. Au cours de ces dix dernières années, environ 200 000 femmes bangladeshis ont été introduites au Pakistan et des milliers en Inde. Les auteurs imputent en outre le développement de l’industrie du sexe à la féminisation des migrations pour l’emploi. Ils affirment que 80% des travailleuses asiatiques qui sont entrées légalement au Japon dans les années quatre-vingt-dix étaient des « entraîneuses », c’est-à-dire des prostituées. La plupart sont originaires des Philippines et de la Thaïlande. On trouve des prostituées thaïlandaises dans toute l’Asie ainsi qu’en Australie, en Europe et aux Etats-Unis. Les auteurs comparent la régularité et la complexité des migrations de prostituées dans toute l’Asie du Sud et du Sud-Est, à celles des migrations journalières des travailleurs dans les grandes agglomérations urbaines. (Suite de la page 12) de la gravité de ses conséquences dans les domaines de la moralité publique, de la protection sociale, de la criminalité et de la santé, notamment en ce qui concerne la transmission du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), responsable du sida. Sa complexité provient également de la multiplicité des intérêts, facteurs religieux et autres considérations relatives aux droits de l’homme qui entrent en jeu. A quoi il faut ajouter le caractère « souterrain » de l’industrie du sexe. C’est en raison de ces différentes manières d’observer le phénomène que les gouvernements ont du mal à adopter une position claire sur le plan juridique ou à concevoir une action concrète et des programmes efficaces concernant cette industrie. Travail : Comment les femmes se retrouvent-elles dans l’industrie du sexe et quelles sont leurs conditions de travail ? M me Lin Lim : Il y a toutes sortes de raisons. Certaines se prostituent librement, revendiquant une sorte de libération sexuelle ou par « choix », comme seule possibilité de gagner leur vie dans le cas des personnes très peu instruites. D’autres se retrouvent dans l’industrie du sexe pour cause de dettes ou parce qu’elles se sont fait piéger. Selon les raisons qui les ont amenées là, soit elles ont une bonne rémunération et des conditions de travail relativement satisfaisantes, soit elles sont exploitées comme de véritables esclaves. Le message que transmettent les auteurs du rapport est donc que toute action entreprise dans ce domaine doit être adaptée aux besoins des différentes catégories de personnes travaillant dans le secteur. Ils insistent en outre sur le fait que la prostitution des adultes doit être traitée différemment de la prostitution enfantine. Dans le premier cas, on pourrait dire que lorsque la prostitution est légale, les travailleurs du sexe doivent bénéficier de conditions et d’une législation du travail convenables, au même titre que tous les autres travailleurs. Mais l’OIT est très ferme sur le fait que la prostitution des enfants ne peut et ne doit en aucun cas être traitée de la même façon que la prostitution des adultes. La prostitution enfantine constitue une atteinte grave aux droits de l’homme et une forme intolérable de travail des enfants qui doit être éliminée. (Suite page 14) 13



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