Le Bonheur est en vous nécessaire, si nous savons créer en nous une force vive qui nous permette d’agir et de perfectionner la vie humaine et le monde sans avoir besoin de l’aiguillon du mal. L’erreur, donc, n’est pas dans cette suite qui nous montre, après une vie inconsciente, une vie active et douloureuse, puis une vie active sans douleur ; elle est dans la caractérisation de chacun de ces trois ternes. C’est le terme du milieu, qui, caractérisé d’une certaine manière, a force de caractériser les deux autres comme on l’a fait. Là est l’erreur. La terre, c’est-à-dire la vie telle que nous la connaissons, a été incomplètement appréciée, et de là est venu et l’Eden chimérique et le Paradis chimérique. Les grands théologiens saint Paul et saint Augustin ont beau médire de la Nature, la Nature n’est pas aussi corrompue qu’ils le disent. La vie présente n’est pas uniquement dévouée au malheur. Aussi qu’est-il arrivé ? C’est que la Nature a toujours conservé ses partisans ; c’est que la vie présente s’est moquée de l’anathème jeté sur elle, et qu’on a fini, depuis trois siècles, par ne plus croire ni à l’Eden ni au Paradis. Assurément la vie présente n’est qu’un prodrome à la vie future. Mais entre la vie présente et la vie future y a-t-il, sous le rapport du bien et du mal, l’abîme que les chrétiens avaient imaginé ? Les grands théologiens saint Paul et saint Augustin ont beau médire de la Nature, la Nature n’est pas aussi corrompue qu’ils le disent. Comme les filles de Pélias, qui égorgèrent leur père voulant le rajeunir, les chrétiens ont jeté la vie, telle qu’il nous est donné de la comprendre, dans les flammes du jugement dernier. Puis devait venir un monde inaltérable, incorruptible, et 62 Philosophie pratique définitif. Ce monde n’est pas venu. Leur empressement d’immortalité a nui dans la suite à l’idée même de l’immortalité de notre être, en sorte qu’on pourrait appliquer à cette hâte de bonheur sans mélange le beau vers de Juvénal : « Et, propter vitam, vivendi perdere causas. » Apprécions donc sainement la vie présente, sans craindre de nuire par là à notre soif d’immortalité. Dans ce que nous allons dire, il ne s’agit pas de l’œuvre de Dieu en général, de cette œuvre que les chrétiens ont supposée maudite avec nous et à cause de nous, tandis que tant de philosophes l’ont jugée parfaite de tout point. Il est assez clair qu’en prenant la question par rapport au tout, nous aurions plutôt raison de soutenir qu’il n’y a pas de mal dans le monde. Car de quelque côté qu’on se tourne, on rencontre non pas seulement la nécessité, mais l’ordre ; non-seulement tout est arrangé, tout est ordonné suivant les lois d’une géométrie irréfragable, mais continuellement, après un effet que nous serions tentés d’appeler le mal, nous voyons se produire un autre effet que nous appelons le bien. Donc, à un spectateur placé à un autre point de vue, ce premier effet que nous appelons un mal pourrait paraître un bien. L’argument de Leibnitz, que si le premier effet a été nécessaire pour produire le second, il est par là même justifié, n’est donc même pas assez fort : car il suppose trop le mal dans l’ensemble, mal dont nous ne pouvons avoir aucune certitude. Mais encore une fois je ne traite pas ici cette question. C’est de l’homme, c’est de l’humanité qu’il s’agit ici. Ce n’est pas de l’ensemble, de l’œuvre générale de Dieu ; c’est de la vie particulière des créatures. Or si saint Paul a dit que toute créature gémit, on pourrait dire avec autant de raison que toute créature sourit, et que le plaisir brille dans le monde comme la douleur. Non, même pour nous, Dieu n’a pas maudit ni |