Philosophie pratique n°3 jui/aoû/sep 2010
Philosophie pratique n°3 jui/aoû/sep 2010
  • Prix facial : 4,90 €

  • Parution : n°3 de jui/aoû/sep 2010

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (180 x 250) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 15 Mo

  • Dans ce numéro : le Bonheur est en vous.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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Le Bonheur est en vous mal par un autre mouvement négatif, qui rend l’élaboration d’un monde imaginaire et d’un texte, incomplète, partielle, inefficace : ces propriétés ne sont jamais remplies, on n’y trouve que des métonymies d’objets ou d’êtres. Le poète désespéré ne peut qu’y constater une « désolation générale ». On notera donc le conflit entre deux énergies, deux postures : élan et abattement, ou pulsion de vie et pulsion de mort pour reprendre la terminologie freudienne. Ces deux mouvements alternatifs On constate donc chez Michaux une sorte d’« épuisement général » (Deleuze), mais qui demeure productif, créatif, un « effondrement énergétique » (Styron) qui alimente de manière paradoxale un désir d’envolée, une excitation. se manifestent par exemple dans « Mes propriétés » et dans un autre texte de La nuit remue, « Bonheur bête » : « Revenons au terrain. Je parlais de désespoir. Non ça autorise au contraire tous les espoirs un terrain. Sur un terrain on peut bâtir, et je bâtirai. Maintenant j’en suis sûr. Je suis sauvé. J’ai une base. […] Je vais être heureux. » « Mon malheur était beaucoup plus considérable, il avait des propriétés, il avait des souvenirs, des excroissances, du lest. C’était moi. […] Le malheur va revenir. » (« Bonheur bête »). On constate donc chez Michaux une sorte d’« épuisement général » (Deleuze), mais qui demeure productif, créatif, un « effondrement énergétique » (Styron) qui alimente de manière paradoxale un désir d’envolée, une excitation. Comment comprendre cet épuisement originel ? Il semble dû à l’angoisse qu’éprouve Michaux dans la solitude face à « la complexité des pensées qui se subdivisent ou s’agrègent, l’« infini turbulent » de la pensée », bref face à 26 Philosophie pratique « la multiplicité des possibles que contient un individu ». En même temps, Michaux semble continuellement tenté de donner une voix à chaque possible, de changer son moi, grâce à la création. On pourrait donc parler pour le moment de mélancolie entendue comme une pathologie narcissique se manifestant par une crise de l’individualité, un sentiment d’insécurité identitaire et d’insuffisance, bref une difficulté à n’être que soi-même, une fatigue de soi incitant aussi à essayer de se « regonfler » un peu. Observons d’autres textes afin de préciser davantage les traits de cette mélancolie. On a déjà évoqué les scénarios fantasmatiques pleins d’agressivité qu’engendre le sujet dans un certain nombre de textes de « Mes Propriétés ». Les figures humaines ainsi construites n’offrent que deux possibilités : le sujet est soit victime, soit bourreau, et on peut d’emblée poser que cette agressivité, voire ce sadisme tourné vers des objets, sont les indices, les symptômes d’une forme de dépression. Voici quelques exemples de cette cruauté mélancolique qui jette un nouvel éclairage sur la mélancolie que l’on réduit souvent à une incapacité à agir : « J’ai déjà dit que dans la rue je me battais avec tout le monde ; je gifle l’un, je prends les seins aux femmes… » (« Une vie de chien »). « Je te l’agrippe, toc. » (« Mes occupations »). De même, on relève aussi dans « Envoûtement » le sadisme du narrateur, seulement cette fois, il faut noter que la persécution est réversible, car c’est souvent le sujet du texte qui se trouve attaqué : du coup, le sujet schizophrène se dédouble en agresseur, et en victime mettant ainsi en scène le clivage du moi mélancolique expliqué par Freud dans « Deuil et mélancolie ». D’ailleurs, le locuteur constate bien dans « Colère » que ses ennemis sont intérieurs « car ils manquent totalement de corps » : « Mais il n’y a aucun ennemi. Cela me soulagerait d’en avoir. Mais les ennemis que j’ai ne sont pas des corps à battre. » En fait, en dehors de ces deux figures de la victime et du bourreau, l’Autre manque cruellement dans l’univers du poète. En effet, autrui est comme effacé dans « Amours », ce qui expulse toute relation d’amour, et la section con-
La mélancolie, abîme du génie créatif sacrée aux animaux imaginaires exclut de manière absolue l’être humain, du moins tel que nous nous le représentons. Dans ces textes déjà abordés où Michaux crée une véritable cosmogonie, on ne rencontre que des silhouettes, des ombres d’humains, des reflets étranges, à la fois familiers et impossibles, de notre humanité. Aussi peut-on se demander si accablement de soi mélancolique masque vraiment un être, un objet perdu, puisque autrui est évacué de cet univers narcissique, quasi autiste. On a plutôt l’impression de constater chez Michaux « une perte du moi » sans qu’un quelconque objet « entre en ligne de compte » : telle est la définition de la mélancolie « narcissique, logiquement antérieure à la relation libidinale d’objet » définie par Julia Kristeva, dans Soleil noir (distinguée de la dépression « objectale qui est implicitement agressive et qui consiste en un retournement de l’agressivité envers l’objet en animosité contre soi-même ») : « Loin d’être une attaque cachée contre un autre imaginé hostile parce que frustrant, la tristesse serait le signal d’un moi primitif blessé, incomplet, vide. Un tel individu ne se considère pas lésé, mais atteint d’un défaut fondamental… sa tristesse serait plutôt l’expression la plus archaïque d’une blessure narcissique, non symbolisable, innommable, si précoce qu’aucun agent extérieur (sujet ou objet) ne peut lui être référé. » Certains textes du recueil offrent bien l’image de cette mélancolie « narcissique », comme le révèlent l’élaboration de figures de sujets dépressif, malade, atteint de délire de petitesse, dégonflé ou défiguré – et cet état demeure toujours indissolublement liée à la créativité. Tout d’abord, quelques textes construisent l’image d’un sujet déprimé : « Une vie de chien » met en scène un « Je » qui dépense une énergie considérable pour lutter contre la menace d’anéantissement de la fatigue, et qui souligne – presque de manière paradoxale – que c’est son exaltation, son déni, son imagination qui l’épuisent : « Je me couche toujours très tôt et fourbu, et cependant on ne relève aucun travail fatigant dans sa journée. Possible qu’on ne relève rien. Mais moi, ce qui m’étonne, c’est que je puisse tenir bon jusqu’au soir… Ce qui me fatigue aussi, ce sont mes interventions continuelles… » Notons que cette mélancolie est particulièrement complexe car elle permet de « tenir bon » tout en provoquant un affaissement général : elle est l’euphorie et son versant négatif. Elle est liée à cette crise de l’individualité dont parle Pierre Pachet (dans Un à Un de l’individualisme en littérature), individualité « inévitable », qui apparaît comme « la puissance d’affirmation d’un Je sans épaisseur » : c’est une individualité qui s’affirme et subsiste malgré les incertitudes et la multiplicité constatée en soi, et qui s’avère souvent épuisante, déprimante pour le sujet. Le texte « Dormir » expose quant à lui, comment ce geste simple, cette habitude nécessaire et quotidienne permettant l’oubli, se mue en souffrance, en angoisse pour le locuteur dépressif. À partir d’une proposition banale, (« il est bien difficile de dormir »), le narrateur développe sa pensée, libère son imagination, invente des images –mais de manière relativement sèche et organisée – puis conclut de manière encore banale et étrange : « Aussi l’heure d’aller dormir est pourtant de personnes un supplice sans pareil. » On constate qu’une fois de plus, c’est à partir d’une difficulté, d’un enfermement terrible du sujet que l’envolée de l’imagination devient possible : c’est cette variation autour de « l’heure d’aller dormir », provoquant une perte d’identité et une douleur physique, qui fournit la matière même de ce texte en prose. De même, c’est parce qu’il est condamné à « l’immobilité absolue au lit » et que la menace de la dépression persiste inlassablement, que le sujet de « Au lit » peut libérer son imaginaire et fantasmer : « Quand mon ennui prend des proportions excessives et qui vont me déséquilibrer si l’on n’intervient pas, voici ce que je fais : J’écrase mon crâne et l’étale devant moi aussi loin que possible et quand c’est bien plat, je sors ma cavalerie. » On comprend donc que malgré la menace incessante d’aphasie, le malade réel ou déprimé doit lutter, continuer à créer, bref « éviter d’être seul » (« Conseils aux malades »). D’autres textes offrent l’image d’un sujet défiguré, or la défiguration, comme la maladie, est une posture mélancolique. Philosophie pratique 27



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