Philosophie pratique n°27 aoû/sep/oct 2016
Philosophie pratique n°27 aoû/sep/oct 2016
  • Prix facial : 6,90 €

  • Parution : n°27 de aoû/sep/oct 2016

  • Périodicité : trimestriel

  • Editeur : Lafont Presse

  • Format : (210 x 270) mm

  • Nombre de pages : 84

  • Taille du fichier PDF : 20,5 Mo

  • Dans ce numéro : l'instant présent, secret de la joie au quotidien.

  • Prix de vente (PDF) : 1 €

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IDÉES Pensées de l’estime de soi est problématique par son caractère plus ou moins irrationnel. Le sentiment de culpabilité peut perturber durablement l’individu ; devenant un état habituel d’un motif de culpabilisation à un autre. Dette & culpabilité En allemand, le même signifiant « Schuld » désigne à la fois la dette et la culpabilité. C’est sans doute ce qui poussa, en partie, Sigmund Freud à approfondir ce lien qui éclate de façon particulièrement manifeste dans le cas célèbre d’une analyse d’un patient obsessionnel connu sous le nom de « l’Homme aux rats » paru en 1909. L’histoire de ce cas montre à quel point la névrose s’articulait de façon inextricable autour d’une dette paternelle que le patient s’ingéniait à la fois à perpétuer et à rembourser. Freud lui même, dans une lettre à Wilhelm Fliess faisait référence en ce qui le concernait à une dette ou 68 42 Philosophie pratique Idées - Pensées « La culpabilité compte parmi l’un des sentiments les plus destructeurs que nous puissions entretenir. » (Claudia Rainville) faute de ce type dont il voit l’origine dans la naissance d’un jeune frère qui naquit peu de temps après lui pour mourir quelques mois plus tard. Cette dimension de la dette/culpabilité serait une caractéristique des civilisations judéo-chrétiennes alors que d’autres civilisations comme la culture grecque ou les cultures orientales seraient plutôt marquées par la question de la honte selon une problématique qui s’adresse plutôt au groupe dont on est issu. Un sentiment inconscient Dans l’analyse d’une pièce de l’écrivain norvégien Henrik Ibsen, intitulée Rosmersholm, Freud veut montrer que les actions de l’héroïne, Rebecca, sont induites par une culpabilité liée à trois secrets. Le troisième de ces secrets est l’amour qu’elle porte à un homme dont elle ne sait pas qu’il est son père. Cette pièce que Freud appréciait beaucoup lui donnait une bonne illustration de son affirmation que la culpabilité inconsciente est toujours liée, de près ou de loin, à la situation œdipienne. Friedrich Nietzsche décrivit un profil psychologique qu’il appela « criminel par sentiment de culpabilité ». Il signifia alors que certains peuvent, se sentant coupables mais sans savoir pourquoi, commettre un crime dans le seul but de donner une raison à cette culpabilité. La culpabilité n’est pas la conséquence du crime mais, paradoxalement, sa cause même  : il s’agit pour le coupable de pouvoir se représenter sa faute. Freud reprend ce modèle lorsqu’il discute la culpabilité inconsciente, indissociable du surmoi, sévère juge de la personne. Freud précise que le névrosé a bel et bien commis une faute, du moins dans son fantasme. Peut être n’y a-t-il pas eu d’acte mais l’intention à la source des reproches est bien réelle, et la culpabilité n’est guère qu’un retournement sur la personne propre de l’agressivité. CULPABILITÉ & ALTRUISME On doit cette expérience, datant de 1978, à Katzev et Al. L’expérience se déroule dans un musée. Un premier expérimentateur déguisé en gardien s’approchait de certains visiteurs qui avaient touché les œuvres exposées et les réprimandait. Il faisait naître un sentiment de culpabilité en leur disant qu’ils abîmaient des œuvres d’art précieuses. Avant la sortie des visiteurs, un autre expérimentateur laissait tomber un sac rempli de stylos, de cartes et de pièces de monnaie. Les chercheurs observaient alors la réaction des Sujets. Les résultats sont les suivants  : Les individus qui s’étaient sentis coupables d’abîmer les œuvres proposaient plus spontanément leur aide que les personnes n’ayant pas été réprimandées par le gardien. Ainsi, le sentiment de culpabilité avait incité les visiteurs à adopter des comportements altruistes. C’est également dans cette culpabilité inconsciente que Freud verrait l’origine de certains échecs de cures psychanalytiques, les patients n’arrivant pas à surmonter un « masochisme moral » qui les pousse à expier indéfiniment une faute inconsciente. En effet, la culpabilité viendrait provoquer le passage à l’acte, et pas l’inverse. Mais qu’en est-il vraiment de cette culpabilité inconsciente ? Le modèle de l’affect semble en effet impliquer le système préconsient/conscient décrit dans la première topique, puisque le système inconscient est, selon cette approche théorique, siège de quantités pulsionnelles et non d’affects qualitatifs. Freud décide de ne pas trancher ce problème d’un affect inconscient et laisse la question ouverte. Il choisit donc une perspective descriptive, insistant sur l’évidence d’une culpabilité inconnue du Moi et pourtant génératrice de nombreuses démarches. Cette culpabilité inconsciente peut prendre des formes contradictoires  : ambition dévorante par volonté de faire mieux que le père ou au contraire échecs répétés dans les entreprises pour, au contraire, épargner le père. De
« Ce n’est pas le mal, mais le bien, qui engendre la culpabilité. » (Jacques Lacan) fait, la pratique clinique montre que toute réussite peut être rongée par un sentiment de transgression qui serait alors induite par cette culpabilité de faire mieux que son géniteur. Culpabilité et mélancolie Dans les années 1915-1917, Freud, dans son ouvrage « Deuil et mélancolie » montre que la psychose mélancolique s’articule autour d’un clivage inconscient chez le même sujet, à l’occasion d’un deuil. Celui-ci tient à la fois la position d’accusateur (qui s’en prend à l’objet d’amour disparu) et celui de l’accusé (qui retourne contre lui-même les reproches induits par cette disparition). L’instance psychique qui accuse le sujet, Freud l’appelle Surmoi. Il lui donne un rôle particulièrement important dans la vie psychique. Le Surmoi trouve son embryon dans le narcissisme primaire mais il prend sa forme accomplie au moment du complexe d’Œdipe. Il peut alors jouer un rôle stimulant pour le sujet mais il risque également de « s’emballer » et de conduire celui-ci à retourner contre lui-même ses pulsions agressives. Ceci est particulièrement visible dans la névrose obsessionnelle et plus encore dans la mélancolie. Culpabilité et finitude Pour Jacques Lacan, la culpabilité n’est pas forcément liée à l’Oedipe, mais au désir et à la place qu’occupe le sujet dans l’ordre du signifiant de son désir. Lacan désigne la source la plus profonde de la culpabilité lorsqu’il dit que le sujet se sent coupable toutes les fois où il en vient à « céder sur son désir ». Lacan met l’accent sur l’impossible plus que sur l’interdit, qui n’est qu’une défense contre l’impossible, car il est plus facile de se confronter à l’interdit que de reconnaître l’impossible. En fait la culpabilité a à voir avec l’impossible et non l’interdit (alors que le péché a à voir avec l’interdit en premier). Pour Lacan donc, la culpabilité est l’expression du manque, le « signifiant » de la finitude. Culpabilité et manipulation Certains, volontairement ou de façon plus instinctive ou inconsciente, sont des champions de la manipulation par la culpabilité. Ces personnes, ces manipulateurs, ont un véritable talent pour faire levier, de façon pathologique, sur notre culpabilité normale. Si la majorité d’entre nous est relativement préparée à réagir sereinement à ce type de manipulation (exemple  : « tu n’as pas fait ce que je t’avais demandé et cela me déçoit beaucoup »...), d’autres se retrouvent confrontés (sans bien comprendre ce qui leur arrive) à des sentiments de culpabilité qu’ils ne maîtrisent pas. Il faudra repérer la situation de manipulation, apprendre à y répondre, mais aussi se questionner un peu sur l’enracinement en nous de ces sentiments impertinents. Culpabilité au quotidien Selon Jérôme Vermeulen, psychologue, « Des questions doivent commencer à être posées si vous retrouvez très régulièrement la culpabilité comme façon d’être en contact avec autrui en général. Si vous rentrez tous les soirs du boulot en repensant à une BON À SAVOIR Une psychothérapie ou une psychanalyse peut aider à accéder à une maîtrise de cette culpabilisation systématique. Ce type de culpabilité est intimement liée à la triade victime-sauveur-persécuteur. Philosophie pratique POUR ALLER PLUS LOIN DU CÔTÉ DE LA PSYCHANALYSE La notion de culpabilité est centrale dès le début de la psychanalyse. La honte, plus tardivement explorée et prise en compte, intéresse désormais les psychanalystes de façon fondamentale. Après en avoir dressé une approche descriptive, les auteurs s’attachent à modéliser la notion de « travail » de la honte et de la culpabilité, en rapport avec les contextes traumatiques. Les auteurs éclairent la perspective intersubjective de ces affects  : la honte comme la culpabilité témoignent de souffrances de et dans l’intersubjectivité ; leurs sources se trouvent dans le lien à l’objet. Ils décrivent les effets et les destins de ces affects, ainsi que les enjeux du travail qu’ils supportent, quant au lien à autrui. « Honte, culpabilité et traumatisme » de Albert Ciccone et Alain Ferrant, Dunod, 304 pages, 26,50 € . dizaine de choses que vous avez pu dire ou faire et à la peine que cela a pu créer chez autrui, quelque chose ne va pas ! Ce type de culpabilité pollue véritablement les relations avec les autres, par anticipation également  : peur de dire ce que l’on pense car cela va blesser, par exemple. Ici, un travail d’enquête et de remédiation s’impose. On ira voir du côté de l’enfance et de l’éducation ; souvent en effet, la culpabilité est utilisée comme moyen d’interaction principal, comme moyen de pression ou de punition ou de contrôle dans certaines familles dysfonctionnantes. » En conclusion, il est clair qu’il est normal, c’est-à-dire humain, de culpabiliser. Là où le bât blesse, c’est si cette culpabilité devient constante et prédominante dans votre vie. Si tel est le cas, il est urgent de réapprendre à vivre et de sortir de cette culpabilité maladive par une psychanalyse notamment. N’oubliez jamais que la culpabilité est du côté de la mort, alors que l’épanouissement personnel est du côté de la vie. Ne laissez donc plus ce sentiment insupportable vous pourrir la vie. n G.F. Philosophie pratique 43 69



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