L'Illustration n°4985 17 sep 1938
L'Illustration n°4985 17 sep 1938
  • Prix facial : 5 F

  • Parution : n°4985 de 17 sep 1938

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : Jacques-Julien Dubochet

  • Format : (275 x 371) mm

  • Nombre de pages : 44

  • Taille du fichier PDF : 60,5 Mo

  • Dans ce numéro : 1638-1938, le troisième centenaire de Louis XIV.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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Nuremberg, à Berlin ou à Berchtesgaden, il transporte avec lui son secret redoutable et dès lors les circonstances de cette actualité bruyante qui l'entourent pour le moment ici importent assez peu. Je me trompe ! Elles sont d'une importance capitale, dans ce sens qu'elles révèlent la soumission intégrale de ce peuple envers celui qui depuis 1923 le conduit de succès en succès. Ce peuple est à l'heure actuelle profondément pacifique ; l'idée d'une grande guerre lui paraîtrait désastreuse. Et j'atteste qu'au congrès de Nuremberg les Français sont reçus par toutes les catégories de la population avec des courtoisies, des prévenances, des gentillesses significatives. Oui, l'atmosphère du congrès de Nuremberg est tranquillisante, lénitive et, pour nous rappeler à la réalité, il faut que nous nous disions à chaque instant que pendant que ces parades ici nous éblouissent l'Allemagne n'en a pas moins mis ailleurs près de 2 millions d'hommes sous les armes. Pourquoi ? Que M. Hitler donne demain un seul signal et toute cette multitude pacifique va instantanément se vouer à l'oeuvre de guerre. La destinée de l'Europe est contenue dans le cerveau d'un seul homme. Voilà l'idée terrible que nous ne devons à aucun instant oublier. Une nouvelle mystique s'est substituée en Allemagne à celle qui tombait autrefois du clocher des cathédrales, engourdissant la misère humaine. A mesure qu'on tend à supprimer les cultes anciens, à chasser les divinités antiques, à oublier les prophètes du passé, tout concourt à l'apothéose d'un vivant. Ces extraordinaires démonstrations, comment les désignerions-nous si nous voulions leur donner un nom exact ? C'étaient des revues, c'étaient aussi des assemblées plénières, mais c'étaient surtout des services religieux, célébrés en l'honneur d'un nouveau Mahomet. Tous les discours répercutés par les haut-parleurs exaltaient la grandeur du libérateur de l'Allemagne, de l'inspiré conducteur qui ne s'est jamais trompé et, après avoir réveillé son pays, lui a rendu sa force. Car après tout c'est une vérité bien faite pour impressionner un peuple : aucune des initiatives du Führer, si aventureuse qu'elle parût en son temps, n'a été suivie par autre chose que par un succès miraculeux. Tous ces discours proclament la volonté de la nation de suivre son Führer quoi qu'il décide ! « Oui, quoi que tu ordonnes, ô Führer ! nous l'accomplirons, nous te suivrons ! Tout ce qui a le désir d'être Allemand devra revenir à l'Allemagne. » Ainsi ces réunions sans pareilles ont pris le caractère de véritables messes triomphales célébrées en l'honneur du voyant qui sait à l'avance deviner les arrêts du Père éternel. Une intuition mystérieuse lui révèle les secrets de la destinée, les intentions des puissances supérieures qui mènent le monde. C'est bien clair et sa perspicacité n'est que la perpétuation d'un miracle ! On reconnaît désormais un privilège d'infaillibilité, une sagesse surhumaine à celui qui précisément conteste l'infaillibilité du vieillard installé au Vatican. Dans cette atmosphère enfiévrée où il n'y a plus de place pour aucun rationalisme, les imaginations flamboient, sont bouleversées par un vertige universel. Et il faut décidément que M. Hitler ait malgré tout une volonté solide pour n'avoir pas encore été affolé par ces adulations, par l'odeur des encens qu'on ne cesse de brûler autour de sa personne. J'ai connu l'Allemagne impériale, j'ai vu Guillaume II, quand il était au faîte de sa puissance, paraître devant son peuple émerveillé. On raillait autrefois ses uniformes nombreux, son apparat militaire, sa moustache retroussée. Mais jamais, je l'atteste, les plus belles solennités allemandes d'avant guerre ne se sont approchées en rien de ces triomphes mystiques de 1938. Et il nous semble aujourd'hui que Guillaume II, contenu à chaque instant par son Reichstag, tenu en bride par ses ministres, surveillé par une presse libre, n'était, comparé à Hitler, qu'un petit bourgeois insignifiant, un Louis-Philippe surmonté d'un casque à pointe ! Pressé par le temps, je sens la nécessité de conclure : ce qui importe présentement, c'est de bien faire comprendre au public français que ce qui se passe ici est, à cause de ses énor- La jeunesse du Service du travail du Reich manoeuvrant avec des troncs d'arbre. mités en toutes choses, en dehors de nos habitudes de raisonnement et de notre puissance d'imagination. Inquiet, doutant de mon propre jugement à cet égard, je me suis en partie senti rassuré quand j'ai entendu plusieurs jeunes Français déclarer que, décidément, ce que nous voyions là ne pourrait être exactement évoqué ni par la description littéraire ni par la photographie et que même le cinématographe n'en donnerait qu'une apparence insuffisante. C'est tout à fait mon avis et je suis ramené, automatiquement, à mon affirmation du début. Je répète, j'ai besoin de répéter, qu'il existe ici une certaine forme de civilisation collective si différente de la nôtre et si grandiose qu'elle nous dépasse, bien qu'à certains égards il semble qu'elle nous soit inférieure puisqu'elle rappelle à certain point de vue la société des fourmis. Encore une fois aussi, je veux vous le redire, je n'ai pas à chercher à me représenter ce que peut valoir cette société au regard de l'absolu et je n'ai point à me poser ici en arbitre de moralité. Mais ce que j'affirme en mon âme et conscience, sans que le désir de servir l'un ou l'autre de nos partis puisse en rien influencer mon jugement, que j'affirme être absolument libre, c'est qu'il s'est constitué à nos frontières du Nord-Est et du Sud-Est deux puissances dont l'une est beaucoup plus peuplée que la nôtre et où tout a été organisé en vue d'un recours soudain à la force. Un seul signal donné par Hitler et par Mussolini ferait déferler d'un seul coup vers ses confins l'énergie intégrale accumulée par 110 millions d'Européens. Voilà le fait ! Cette seule idée méditée par moi à Nuremberg m'inspire, quand nos journaux me tombent sous la main — cela aussi, je tiens à le redire — un étonnement douloureux : querelles byzantines, discussions toujours renouvelées, papotages enfantins, oubli manifeste du bien public, incoordination, insubordination, incompréhension totale de ces périls qui d'un instant à l'autre peuvent fondre sur nous ou bien que nous serions dans certains cas obligés de courir si nous voulons conserver notre situation de grande puissance. Partout, chez nous, de petites idées, des conciliabules sans fin, un émiettement des énergies nationales, un manque néfaste de cette unité qui n'est pas seulement nécessaire pendant une guerre, mais dont il faut avoir aussi le bénéfice pendant les périodes d'intense inquiétude européenne. Les Romains, durant les périodes de grand péril, instituaient pour six mois un dictateur, qui d'ailleurs, ce délai passé, rentrait honnêtement dans le rang. L'idée d'une dictature soulèverait en France des objections compréhensibles bien qu'il puisse arriver dans l'histoire des peuples que certains mauvais procédés adoptés par l'un d'eux obligent leurs voisins soucieux d'assurer leur sauvegarde à se comporter de cette même manière qu'ils réprouvent. Par exemple, si nous entretenons des avions de bombardement, ce n'est point parce que nous les « aimons », mais uniquement parce que nos adversaires en possèdent déjà beaucoup plus que nous. Quoi qu'il en soit et faute de ce dictateur génial dont nous ne voudrions pas et qui, d'ailleurs, ne surgirait peut-être pas, je vis ici sous cette impression que la France, exposée comme elle l'est à un très grand péril, devrait sans plus tarder confier sa direction à un comité de salut public. Vous m'objectez qu'en ce moment je m'éloigne singulièrement de Nuremberg. Ah ! mes chers compatriotes, quelles que soient vos opinions, vous ne raisonneriez pas ainsi si vous étiez ici, à côté de moi, voyant ce que je vois et entendant ce que j'entends. Prenez garde ! LUDOVIC NAUDEAU. L'ILLUSTRATION 62 17 SEPTEMBRE 1938
Les 140 projections lumineuses encadrant les 200.000 nationaux-socialistes assemblés, le 9 septembre, sur le stade Zeppelin. HEURES ANXIEUSES j.\MAIS depuis vingt ans l'Europe et avec elle le monde n'avaient vécu des heures d'anxiété comparables à celles de ces dernières semailles. Le fantôme de la guerre est réapparu. Mais il n'a pas irrémédiablement mis en fuite les espoirs. A Prague, les négociations avec les Sudètes, interrompues par un fâcheux incident, puis reprises, se poursuivent. Le gouvernement tchécoslovaque en est à ses quatrièmes propositions, cédant chaque fois un peu plus de terrain. Lord Runciman met tout en oeuvre pour le faire consentir au maximum de sacrifices compatibles avec sa dignité nationale, et un émouvant message du président Benès à son peuple lui a dit les raisons de ces sacrifices. Dans la coulisse la diplomatie de la France seconde celle de l'Angleterre. Ce que l'on a pu craindre — et cette crainte n'est pas complètement écartée — c'est que les Sudètes ne soient pas libres de leur acceptation ou de leur refus. Derrière eux, il y a l'Allemagne, c'est-à-dire son Führer, car les régimes totalitaires remettent entre les mains d'un seul homme le sort de millions d'hommes. Jusqu'au dernier jour du congrès de Nuremberg le chef du Troisième Reich était resté impénétrable. Le discours agressif prononcé par le maréchal Goering semblait même présager que, lorsqu'il parlerait enfin, il se montrât plus violent encore. Le mot d'ultimatum était dans toutes les pensées, sinon sur toutes les lèvres. Peut-on dire que le Führer, par son discours du 12 septembre, ait apporté un sentiment de détente ? Certes, il a dit formellement que, si les trois millions et demi d'Allemands sudètes ne recevaient pas satisfaction, ils pourraient compter, pour l'obtenir, sur les armées allemandes. Mais, par ailleurs, il a insisté sur le désir de paix du national-socialisme, allant jusqu'à rappeler que l'Allemagne avait définitivement renoncé à l'Alsace-Lorraine. A l'en croire, tout est donc subordonné à la bonne volonté de Prague. Cela n'est peutêtre, de sa part, qu'une habileté pour essayer de faire retomber sur d'autres la responsabilité des événements futurs. Mais du temps a été gagné et les ponts ne sont pas rompus. Si, malgré tout, l'Allemagne exerçait sur sa voisine une pression armée, quelle serait l'attitude des puissances °I La France est liée à la Tchécoslovaquie — comme l'est aussi la Russie — par un pacte d'alliance défensive. Nous aurions pu, après les récents bouleversements survenus en Europe, en demander la revision. Nous avons, au contraire, proclamé que nos obligations subsistaient. Et l'idée d'une guerre européenne où la France serait impliquée ne permet pas de concevoir, dans l'état actuel des relations franco-britanniques, que l'Angleterre ne soit pas à nos côtés. Elle l'a fait savoir, une fois de plus, par une déclaration à la presse à l'issue du conseil des ministres tenu à Downing Street le 11 septembre : « La Grande-Bretagne ne pourrait rester à l'écart d'un conflit général où l'intégrité de la France pourrait être menacée. » La conduite éventuelle de l'Italie reste une angoissante énigme. Elle est, par la communauté de leurs idéologies, l'alliée de l'Allemagne, et beaucoup plus fortement qu'elle ne l'était en 1914 par les engagements de la Triplice, qu'elle n'a pas tenus. Mais combattrait-elle pour aider à l'Anschluss tchécoslovaque alors que l'Anschluss autrichien, en dépit de l'axe Rome-Berlin, n'a été accepté par elle qu'à contre-coeur Il y a aussi des Allemands au Tyrol... La Pologne ne doit à la France son assistance militaire que si la France est attaquée par l'Allemagne. Elle n'admettrait jamais, au surplus, qu'un seul soldat bolchevik pénétrât sur son territoire pour se porter au secours des Tchécoslovaques. La Roumanie et la Yougoslavie, bien que faisant partie de la Petite-Entente, ne sont pas davantage tenues de soutenir par les armes la Tchécoslovaquie, sauf au cas d'une agression de la Hongrie. L'ILLUSTRATION 17 SEPTEMBRE 1938 63 Et la Roumanie, pour les mêmes raisons intérieures que la Pologne, craint trop la contagion du communisme pour laisser passer les armées russes. La nouvelle d'un accord intervenu entre Bucarest et Moscou a été catégoriquement démentie par le gouvernement roumain. La Belgique a repris, sur son désir, une position de neutralité. Elle résisterait sans doute à quiconque violerait son territoire, mais elle ne semble pas disposée non plus à accorder à personne le droit de passage. Les récentes déclarations du président Roosevelt et de son secrétaire d'Etat ont pu laisser croire que les Etats-Unis ne demeureraient pas indifférents à une guerre européenne, et l'on sait fort bien vers qui vont leurs préférences sentimentales. Mais ces manifestations oratoires, moins par leurs termes, enveloppés de prudence, que par les commentaires qu'elles ont suscités, ont ému l'opinion américaine, et le président Roosevelt a tenu à spécifier depuis qu'inclure les Etats-l'iris dans un front France-Grande-Bretagne contre l'Allemagne était une interprétation « cent pour cent fausse » des chroniqueurs politiques. Cela n'est pas un désaveu de ses paroles précédentes, mais cela signifie sans doute que l'Amérique entend réserver sa décision selon les événements et qu'elle n'entend pas que l'on préjuge d'une façon quelconque ce qu'elle pourrait être. Dans ces conditions, il est naturel que la France compte surtout sur elle-même. Elle a déjà pris ses précautions. Il n'y a là, de notre part, aucune provocation. Pas davantage ne faut-il considérer ces mesures comme un signe avant-coureur d'une guerre fatale. Si quelque chose peut faire réfléchir l'Allemagne, c'est l'affirmation de notre force. Ceux qui poussent le Führer à une aventure lui répètent : « L'Angleterre ne voudra pas agir et la France ne le pourra pas. » Tout ce qui est de nature à démontrer l'inanité de cet argument concourt à sauvegarder la paix. ROBERT DE BEAUPLAN.



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