Faribole n°6 sep/oct/nov 2013
Faribole n°6 sep/oct/nov 2013
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°6 de sep/oct/nov 2013

  • Périodicité : bimestriel

  • Editeur : Berme & Wängler

  • Format : (210 x 297) mm

  • Nombre de pages : 42

  • Taille du fichier PDF : 3,5 Mo

  • Dans ce numéro : dossier... l'invention de Vivian Maier.

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

Dans ce numéro...
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Un autre jour, revenant vers ma caverne, j’eus la solide sensation que le fouillis était moins dense et qu’il y manquait des éléments. Habitué comme je le suis à ne pas trop faire confiance à ma mémoire intime, je me suis mis en quête de ma liste pour comparer les souvenirs y figurant et ceux stockés autour de moi.
 J’ai fait plus attention, j’ai mieux ouvert les yeux. Ce jour-là tout était vraiment clair, peut-être parce que plus ordonné. Oui, c’était vraiment clair et la lumière presque vive. Sur les murs, il y avait de drôles de personnages qui allaient et venaient très affairés.
 Les uns trimballaient des objets qu’ils empilaient d’autres creusaient des larges trous dans le sol, d'autres encore fabriquaient des sortes de grilles en ferrailles dont je me demandais à quoi elles pouvaient bien servir. En voyant tout ce remue ménage dans mon propre esprit, je fus d’abord abasourdi, embarrassé, puis réellement intrigué. J'avais une vague intuition de l'utilité de ces créatures et je me décidais à vérifier la pertinence de ma théorie. Je restais donc à épier leurs mouvements.
 Au bout d’un moment ils se mirent à jeter les paquets qu’ils avaient faits au fond des trous. Il y tombaient en pluie des personnages célèbres, des scènes de guerre, des histoires d’amour notoires, tout ça faisait un brouhaha épouvantable. Une fois pleine, la fosse était soigneusement recouverte d’une grille fortement scellée à la paroi. Alors, tous les souvenirs et les histoires se mettaient à hurler à gémir et à pleurer. Ils essayaient de se sortir de là à toute force, se grimpaient les uns sur les autres pour tenter d’arracher la barrière métallique. Ils avaient bien compris qu’à l’ombre des oubliettes où on les avait relégués, ils étaient condamnés à mourir.
 Ils dépérirent rapidement et me laissèrent enfin tranquille, libre d’organiser mes annales comme je l’entendais. Les Ménageurs furetaient encore dans les coins et je me disais qu’ils étaient bien bons de parfaire ainsi leur travail.
 Ils trouvaient encore beaucoup de choses à jeter dans les trous profonds et je commençais à m’en étonner. Cette agitation perpétuelle m’alarmait et me rendit méfiant. Plus tard, je me suis encore inquiété de savoir s'il me restait au moins quelques notions de l’Histoire commune, soucieux que j’étais de ne pas perdre pied dans un monde que je ne reconnaîtrais plus. J’ai trop vu de personne faire n’importe quoi car elles ne savaient pas, comme je le disais, se diriger et avancer habilement dans un espace et dans un temps dont elles ne connaissaient pas les règles. Dans la salle des archives, j'ai donc cherché les dossiers à rubans essentiels, ceux que je conserve à part dans un coffre fermé. Au premier regard, j'ai su qu'il y avait un problème. Les dossiers de cette partie des archives renferment des documents concernant les périodes charnières de l'Histoire, de celles qui font basculer la destinée d'un pays. Vous imaginez sans mal qu'ils étaient épais et volumineux, je les retrouvais maintenant fins et sans consistance. Unes à unes j'ouvrais les pochettes, me débattant avec les petites attaches de métal qui retiennent les rubans et finissant par tout arracher. Ils étaient presque vides. Çà et là volaient quelques feuilles qui ! 36
parlaient d'une révolution, de l'assassinat d'un président, d'un mur en Europe. Tout cela me rappelait vaguement de vieilles histoires oubliées et dont je ne savais plus précisément à quoi elles pouvaient servir. J'avais néanmoins l'intuition de la gravité de cette disparition. Je savais que c'était un dommage irréparable qui changeait radicalement mon existence et m'interdisait l'exercice de mon métier. Je m'imaginais bien que ces nouveaux trous dans ma mémoire étaient l'œuvre des Ménageurs d'oubliettes. Au prime abord, je n'avais perçu d'eux que leur mouvement de surface, un va-et-vient homogène fait pour rassurer. Il y avait une fluidité telle dans leurs occupations et dans leurs gestes, tout semblait si réfléchi, raisonnable et parfaitement rodé que la confiance s'imposait d'emblée. Après un temps, leur comportement inquisiteur me mit en alerte. Les Ménageurs, muent par je ne sais quel esprit de compétition, perdaient le sens de la mesure. La maîtrise qu'ils avaient affichée au départ devenait fièvre, ferveur malfaisante. Je les regardais s'espionner du coin de l'œil, mesurer leur efficacité, rivaliser d'entrain. Sans plus de discernement, ils brassaient et rassemblaient des quantités d'informations à qui mieux-mieux. Seule importait la rapidité et la netteté du geste. Rien ne restait de l'intelligence sereine de leur inventaire initial. Dissimulé dans un coin encore un peu sombre, j’observais ce qu’ils enfournaient à tour de bras dans les sacs avant de tout vider. J’ai vu alors les personnages de mes souvenirs que je ne voulais plus oublier, ils atterrissaient à la pelle au fond des trous, comme les autres. Petit à petit les Ménageurs, pris d’une frénésie dangereuse, avaient perdu tout sens commun. Les petits monstres souriants qui désencombraient ma tête ne s'arrêtaient plus de fourrager dedans. Elle était tellement bourrée de trous que plus rien n’y tenait. Ils y creusaient tant et si bien que les oubliettes finirent par ne former qu’un vaste trou qui ressemblait à une fosse commune, un charnier où gisaient, entassés, les assassins ! 37 T(



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