A Nous Paris n°HS2 Hiver 14 jan 2019
A Nous Paris n°HS2 Hiver 14 jan 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°HS2 Hiver de 14 jan 2019

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : A Nous Paris SAS

  • Format : (222 x 285) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 10,4 Mo

  • Dans ce numéro : créer sans limites...

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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tendance PParis 11e, un soir d’octobre. En marge de la FIAC, la toute jeune Biennale de Paname expose gratuitement une quinzaine d’artistes contemporains. Il y a la queue à l’entrée de l’Atelier  : une jeunesse queer, mode, décalée, curieuse, vivante. De l’intérieur, un brouhaha se fait entendre, mélange de discussions parisiennes pas toujours philosophiques, de rires excessifs et de musique électro. Une voix sort de la mêlée et se fait une place au milieu du chaos organisé. Micro en main, Regina Demina, jeune artiste « punk » et conceptuelle, ne se contente pas d’exposer ici ses œuvres poético-macabres, elle chante sur de la techno devant une installation à la fois morbide et satinée. A NOUS PARIS Artistes plurielles Entre art contemporain et musique, cirque et performance, rap et comédie, elles ont décidé de ne pas choisir. Laetitia Dosch, Irène Drésel, Aloïse Sauvage, Regina Demina et les autres sont de la famille des « artistes polymorphes ». Et la tendance, plutôt féminine, semble se confirmer… Texte  : Olivier Boucreux Les étiquettes ? « Trop chiant » Un spectacle ? Un concert ? Une performance ? Appelez-ça comme vous voulez. Regina, la vingtaine autodidacte, n’aime pas trop qu’on nomme les choses. Les étiquettes, très peu pour elle  : « Trop chiant ». Même si on est bien obligé, pour notre article, de lui en apposer une. « Si j’énonce toutes mes activités, ça fait prétentieux. Alors un curateur m’a proposé ce nouveau sticker  : artiste polymorphe ». Regina est comédienne, danseuse, mannequin, plasticienne, vidéaste... et termine en ce moment sa « trilogie sur les voitures crashées ». Tout ce qu’elle veut, c’est ne pas s’encombrer de codes ou de cases. Pour la définir, un journaliste a écrit qu’elle « dégommait les murailles ». « Ah dis donc c’est joli, ça me fait plaisir. Il a dû l’écrire dans un élan poétique (rires) ! Il y a beaucoup de murs à dégommer, c’est vrai. Moins dans l’art contemporain. C’est le milieu le plus ouvert que je connaisse. Je m’en suis servie en quelque sorte comme d’un cheval de Troie pour pénétrer d’autres mondes. » Les autres mondes que Regina pénètre désormais en douceur, la musique notamment avec ses chansons punk et pop, elle les avait déjà touchés du doigt ou foulés du pied avant de s’autoriser l’art contemporain, remporter des prix avec son travail, s’exposer au Palais de Tokyo... « C’est la mode qui m’a menée jusqu’à l’art. Cela me permet de mélanger différents médias  : vidéo, danse, arts plastiques, musique… Je travaille depuis que j’ai 17 ans, et je vois ça comme une continuité. Quand je compose, je reste une artiste. Je n’ai pas l’impression de changer de métier. » Vases communicants Elle n’est d’ailleurs pas la seule à parler de ses « vases communicants ». Productrice douée de musique techno et DJ reconnue pour casser les codes scéniques plan-plan, Irène Drésel a beau avoir un double plasticienne passée par les Beaux-Arts et les Gobelins – Irène Billard –, elle sait gérer les deux. « Irène et Irène sont une Regina Demina (ci-dessus). Guillaume Hery Irène Dresel (au centre). Morgan Roudaut 08 dans l’air seule et même personne. Il n’y a pas de schizophrénie, mais il y a en revanche une dualité récurrente dans mon travail. En arts plastiques, je tentais de répondre à la formule « attraction + répulsion = fascination ». En musique, j’essaye de reproduire la même ambivalence. » Mais la boulimie artistique n’a pas toujours très bonne presse. Et la critique est facile. Comme si tout faire revenait à ne rien faire, ou ne rien faire comme il faut. « Quand je suis sortie des Beaux-Arts et que j’ai dit que je voulais faire du son, raconte Irène, on m’a regardée avec des yeux ronds, on m’a prise pour une folle. On me disait « Ah, t’es DJ… » d’un air condescendant. » Les étiquettes se décollent à la sueur, mais finissent par se décoller. « Aujourd’hui, d’autres musiciens viennent d’écoles d’art, comme Agar Agar. Peut-être que ces artistes sortent du lot parce qu’ils font un travail de recherche sur l’image. Et en tant que musicien, c’est devenu indispensable, il faut être original pour se faire
repérer. » Ceux-là même qui la regardaient de haut apprécient maintenant de la voir mixer. Certains vont jusqu’à comparer ses morceaux à des installations. Et ses clips, comme ce plan-séquence d’une petite fille qui danse sur le titre Medusa, pourraient tout à fait être projetés dans une galerie. Sa propre dualité a donc permis de créer des passerelles. Difficile, en revanche, de tout pratiquer en même temps. Irène 2 a dû mettre la pratique plastique d’Irène 1 en stand-by, faute de disponibilité mentale. « Je n’arrive pas à me dédoubler pour le moment ». Spécialistes en dédoublement Le dédoublement, c’est plutôt la spécialité d’Aloïse Sauvage (son vrai (beau) nom), que la presse présente généralement en listant une à une ses professions  : actrice (dans 120 battements par minute, notamment), danseuse, circassienne et chanteuse de rap. « Je Laetitia Dosch, dans la pièce Hate, co-mise en scène avec Yuval Rozman Dorothée Thébert- Filliger Aloise Sauvage Poppy Moukoukenoff 09 dans l’air reste profondément la même dans toutes mes activités. Aloïse Sauvage, c’est moi à l’état civil, mais cela devient aussi, que je le veuille ou non, un ou plusieurs personnages. C’est l’exaltation du déguisement. Mes différents traits de caractère s’exposent tour à tour. » Pour elle aussi, le regard des autres est parfois pesant, notamment quand elle se heurte à l’industrie musicale. « On essaye de me mettre dans une case musicale, mais je suis d’une génération qui écoute des playlists à n’en plus finir, avec des sons et des genres très différents... On se nourrit de tout. Je ne sais pas si c’est très français, mais on nous demande souvent de choisir. Certains ne comprennent pas que notre épanouissement passe justement par cet entremêlement. » Si la musique et le cinéma prennent en ce moment une bonne part de son gâteau, la danse fait office de cerise sur le cake. Il suffit de la voir bouger sur scène en rappant – ou de rapper sur scène en bougeant – pour comprendre. « Je viens de la danse, du cirque à haute dose… Mon corps exprime ce que je dis. Et il dit parfois plus de choses que je ne le veux ! Bouger me sert aussi d’exutoire. » Le corps comme moyen d’expression pour Aloïse ou la comédienne circassienne Vimala Pons. Le corps libéré, assumé (ou pas), malmené, mis à nu dans Hate, le formidable spectacle/performance de Laetitia Dosch (voir encadré), que la question du nu interpelle. « Cela raconte des choses tellement différentes selon la position du corps, la lumière, ce que vous dites… Cela « agrandit » ce que vous jouez. Sur scène, nue, je suis tour à tour un tableau, un dessin animé stupide, une performance des années 80… » Cri du cœur, cri du corps Le corps musical chez Irène Drésel, qui se meut avec elle quand elle propose au public ses compositions sensuelles et charnelles. Le corps spectacle de Regina Demina, qui clôt la discussion par un cri du cœur/cri du corps  : « Quand on est artiste, je ne vois pas comment cela peut ne pas passer par le corps ». Les artistes multicartes ont donc cela en commun. Et plus encore. Elles interrogent toutes aussi les questions d’identité – le genre, la sexualité, la couleur de peau – et revendiquent un grand désir de liberté. Pour Aloïse, « c’est toujours la même quête  : ne pas se figer dans quelque chose. Insatiabilité, ça se dit ? En fait, j’ai toujours faim ! » Idem pour Regina la boulimique, qui multiplie les activités pour ne pas s’ennuyer  : « Un seul travail, ce serait la mort pour moi ! ». Mais aussi, même si c’est moins glamour, par nécessité économique. Les trentenaires que l’on appelle aujourd’hui les « slashers » existent aussi dans le domaine de l’art. « Je connais plein d’artistes qui font plusieurs choses parce qu’il faut bien bosser, c’est tout. » Se démultiplier pour gagner sa vie. Pour créer des passerelles. Pour se remettre en question aussi. Et, paradoxalement, se retrouver. « Peu importe le support, si on ne se soucie pas des modes, on reste cohérent », pense Irène la philosophe, se rendant compte avec le recul que tous ses travaux se répondent. Sa première œuvre importante aux Beaux-Arts ? Un livre qui contenait le récit, écrit à l’envers, de ses rêves (43) et de ses cauchemars (15) pendant trois mois. Il se déchiffrait grâce à un miroir. Hasard ou coïncidence, un de ses derniers morceaux électro comporte une prière qu’elle récite à l’envers, déchiffrable en faisant tourner le vinyle à l’endroit… On ne se refait pas.



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