A Nous Paris n°HS2 Hiver 14 jan 2019
A Nous Paris n°HS2 Hiver 14 jan 2019
  • Prix facial : gratuit

  • Parution : n°HS2 Hiver de 14 jan 2019

  • Périodicité : hebdomadaire

  • Editeur : A Nous Paris SAS

  • Format : (222 x 285) mm

  • Nombre de pages : 28

  • Taille du fichier PDF : 10,4 Mo

  • Dans ce numéro : créer sans limites...

  • Prix de vente (PDF) : gratuit

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livre VVotre roman traite des années 90. Comment avez-vous eu l’idée d’évoquer une période historique aussi proche ? Nicolas Mathieu  : Je voulais traiter de la disparition de la classe ouvrière. Mon père venait d’une famille modeste de dix enfants. À quatorze ans, il travaillait dans des chaudronneries, il a été électricien sur des chantiers, il a fait le montage et l’entretien des ascenseurs Otis. J’ai assisté à des fermetures d’usines. Pourquoi ne pas écrire sur le temps qui passe ? La conjonction d’un monde finissant et des vies qui débutent m’intéressait. J’avais l’âge des personnages à cette époque. Les souvenirs étaient présents en moi. Cette évocation est arrivée par petites touches, sans que j’y pense réellement moi-même. L’un des sujets du roman est le racisme, mais je n’en parle pas, et pourtant ce thème est présent, de manière flottante. A NOUS PARIS Nicolas Mathieu  : « La littérature ne porte pas de jugement » Le prix Goncourt 2018 caracole en tête des ventes. Roman populaire et exigeant, Leurs Enfants après eux donne des clefs pour comprendre les crises sociales que traverse aujourd’hui notre pays. Nicolas Mathieu, qui vient juste d’avoir 40 ans et n’a publié que deux livres, a réussi le coup parfait. Propos recueillis par Stéphane Koechlin Comment avez-vous découvert la littérature ? Mon père ne lisait pratiquement pas, sauf quelquefois pendant les vacances, ma mère un peu plus. Mais ils voulaient que je devienne lecteur, d’autant que les professeurs me trouvaient bon en français. Ils m’avaient abonné à des revues, comme Je bouquine, où figuraient des portraits d’écrivains. Je me souviens d’articles sur Jules Verne, Rimbaud. Je les héroïsais. Je voulais leur ressembler. Je me rendais à la bibliothèque municipale. Je créais des petits journaux. J’inventais des histoires en regardant les bandes-annonces des films. J’habitais une petite ville, Golbey, près d’Épinal, et nous n’allions pas beaucoup au cinéma. Mes parents avaient toujours autre chose à faire que de m’y emmener. Je me souviens d’un hiver triste quand le film Les Goonies est sorti. Je crevais de désir de voir ce film, et comme je ne pouvais pas y aller, j’avais fantasmé l’histoire à partir des bribes de la bande-annonce. Vous êtes à l’origine un écrivain de polar… Mon premier grand amour reste Sherlock Holmes. À treize ans, j’avais lu toutes ses enquêtes. Ce personnage ambivalent qui exerce son intelligence et son pouvoir sur le monde me fascinait. C’est vers 25 ou 26 ans que j’ai découvert le roman noir, Ed McBain, Raymond Chandler et Dashiell Hammett. Mais mon influence principale reste Jean-Patrick Manchette. Il avait théorisé le truc, voyant dans le roman noir le moyen d’écrire des livres populaires et en contrebande de la littérature. Quand j’ai envoyé mon premier livre, Aux animaux la guerre, à une dizaine d’éditeurs, je pensais plutôt à Rivages, spécialiste du polar, mais c’est Actes Sud qui m’a répondu. 18 affaires culturelles Pour décrire ces vies cabossées du milieu ouvrier, vous avez l’art des formules. Vous parlez d’un défunt dont la vie tient sur une feuille A4. Vous évoquez un garçon qui sent un peu la frite, mais sa copine l’aime bien quand même. Dérisoire et tendre. C’est ma façon de voir le monde. J’aime bien l’ironie tendre. D’ailleurs, les gens qui me connaissent disent identifier le ton de ma voix en me lisant. La question du style n’est pas une chose simple. Je travaille beaucoup pour donner à mon écriture un côté accessible, transparent, vif et très articulé. Il faut susciter des sensations chez le lecteur. Et puis, comme un miracle, quelque chose qui n’est pas maîtrisable, de l’ordre de l’identité, un certain naturel arrive à se dégager. L’écriture de ce livre m’a pris deux ans et demi. Je me suis interrompu pour travailler sur la série tirée de mon premier roman. Puis j’ai repris Leurs Enfants après eux et j’ai tout refait. Vous n’oubliez rien, des chaussures Kickers au pot de Nesquik… Je n’ai pas énuméré une liste d’objets ou de marques à placer. Quand un détail arrivait, je vérifiais qu’il n’était pas anachronique. Je viens de la tradition du roman noir, du petit fait vrai, quelle radio on écoute, quelle voiture on conduit, quelle marque de cigarettes on fume.
e affaires Ce genre de pratique a été mis en place par des écrivains comme Dashiell Hammett. Ces détails donnent de l’épaisseur au contexte, du réalisme. Ils parlent pour les personnages. Mais je n’ai pas accompli un travail archéologique surhumain. Vous remerciez votre mère à la fin du livre. Quel a été son rôle ? Relectrice ? Je la remercie pour quelque chose dont on ne parle pas beaucoup, les problèmes pratiques pendant l’écriture. Je travaille, j’ai un petit garçon dont je m’occupe à temps partiel, et pour écrire le roman, j’avais besoin de disponibilité. Le week-end, j’allais chez ma mère pour qu’elle garde mon fils et j’allais bosser le livre. Quatre ans s’étaient écoulés entre le premier et celui-là, et je ne voulais plus trop perdre de Bertrand Jamot temps. J’avais besoin de l’aide de ma mère. Elle assurait l’intendance. Qu’a-t-elle pensé du roman ? Elle a bien aimé. Elle m’a dit  : « Ils sont quand même bien attachants, tous ces petits jeunes ! » (Il rit). Je ne sais pas trop ce que mon père en a pensé. Mais il est très fier de ce qui se passe. Pensez-vous que la classe ouvrière lira Leurs Enfants après eux ? C’est le problème, on écrit sur les ouvriers et ce sont les bourgeois qui lisent. Je suis à peu près sûr que les gens dont il est question dans le livre ne le liront pas. Je le regrette. Leïla Slimani, prix Goncourt 2016, est devenue une sorte de porte-parole, de symbole. Elle s’est engagée en politique. Vous pourriez, auteur d’un ouvrage très social, être tenté de vous impliquer dans les débats ? Je sais que le monde est toujours à dire. J’ai conscience depuis très longtemps que l’on est assis sur une poudrière. Mais je ne suis pas un porte-parole. Je veille à ne pas être un commentateur de l’actualité, l’écriture est un travail de longue haleine, de repli sur soi. La littérature ne porte pas de jugement. Les écrivains sont plus des voyeurs que des acteurs. J’ai quitté un monde qui ne sera plus jamais le mien, les petites classes moyennes, mais je ne suis pas dans l’autre, le bourgeois. Je suis dans un entre-deux qui n’est pas définitif, et de là, je n’ai pas grand-chose à faire, à part regarder. Je ne vais pas courir les plateaux télé en expliquant pourquoi les choses sont ce qu’elles sont. Chaque fois que l’on porte un jugement à l’emporte-pièce sur un plateau télé, on est forcé de beaucoup simplifier. Paul Valéry disait  : « Tout ce qui est simple est faux, tout ce qui est complexe est inutilisable. » La littérature est le monde du temps long. Quelle a été votre réaction à l’annonce du prix ? J’étais chez Actes Sud, dans la cour. Après avoir éprouvé un sentiment de joie, bien sûr, je me suis dit  : « Putain, comment je vais écrire le troisième maintenant ? Quand aurai-je le temps de m’y remettre ? » Ensuite, je me suis trouvé confronté à un souci d’ordre symbolique. Cette récompense suprême ne pèsera-t-elle pas trop lourd quand j’écrirai une phrase ? Vais-je me croire obligé d’écrire comme un Goncourt ? Je ne voudrais pas que le prix brise un élan d’écriture. J’ai commencé le prochain. 19 culturelles en quelques lignes Dans la grande tradition romanesque « Le corps insatiable de l’usine avait duré tant qu’il avait pu. » On ne peut mieux exprimer la fatigue sociale d’une France qui, au début des années 90, perd ses industries et voit son chômage grimper en flèche. Pour les ados de l’époque, l’avenir s’annonce bouché. Il leur reste les soirées, les virées en Mobylette, les amours fugaces, les bagarres idiotes… Minés par ce manque de perspectives, les deux jeunes protagonistes du livre, Stéphanie et Anthony, se cherchent, se retrouvent par hasard, se découvrent maladroitement sur le siège d’une voiture. On y croise aussi Hacine, petit voleur, les poches pleines « au cœur sec » (sous-entendu pas très heureux). Nicolas Mathieu a écrit un roman bien dans la tradition du XIX e siècle, lui qui dit aimer Gustave Flaubert. On en ressort assez ébloui par son réalisme intransigeant, la psychologie de ses personnages portraiturés avec beaucoup de soin, sans manichéisme ni facilité. Il excelle dans la description de cet âge mouvant que l’on appelle l’adolescence, avec ses imperfections, ses hésitations, ses idées pas très précises, dans un pays qui semble avoir pris cent ans d’âge. Pour décrire cette usure sociale, Nicolas Mathieu, paradoxalement, ne manque pas de souffle ! Nicolas Mathieu, Leurs Enfants après eux, Actes Sud, 425 pages, 21,80 € . Votre vie a changé ? Mon agenda est kidnappé. Je ne suis pas tout à fait mon maître. L’est-on jamais ? C’est une chance, mais le prix impose des devoirs aussi. Des gens dans une librairie viennent me voir et me disent  : « C’est la première fois que je vois un Goncourt. Est-ce-que je peux vous toucher ? » On découvre ce qu’est une institution. Je porte une symbolique comme Miss France ou le président de la République. Tout à coup, on a beaucoup d’amis, de nouveaux amis. Tout le monde m’aime, me trouve formidable mais bon, ça leur passera (il rit). Quelle a été la réaction la plus courante chez lecteurs que vous avez rencontrés ? Certains lecteurs apprécient la sensualité du livre et son caractère politique, mais un certain nombre me reprochent – et cela me gonfle – son pessimisme. Les gens ont envie d’espérer à tout prix et ils considèrent la littérature comme une sous-branche de l’industrie des loisirs, pour égayer une soirée, mais ce n’est pas ma fonction._



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